LittératureL'entrevue éclair avec
Crédit photo : Les éditions du Septentrion @ Tous droits réservés
Yves, bienvenue à cette série d’entrevues! Vous êtes journaliste d’enquête et réalisateur, fort d’une vingtaine de documentaires et de grands reportages sur la scène nationale et internationale, et d’un livre aussi, Trop loin de Berlin, qui porte sur l’histoire des prisonniers de guerre allemands au Canada. Vincent, enchanté également! Vous êtes aussi journaliste d’enquête, et votre spécialité, ce sont les histoires de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide. Vous avez également travaillé plus d’une dizaine d’années à la radio et à la télévision de Radio-Canada, entre Edmonton et Montréal. Racontez-nous brièvement vos parcours professionnels en insistant sur ce qui vous fait vibrer dans votre travail.
Y.B.: «À la radio, où j’ai commencé ma carrière, comme par la suite à la télévision, j’ai toujours été intrigué par les événements touchant les guerres, leurs impacts sur la société et l’omerta qui entourait souvent ces opérations. Au Saguenay, dans une enquête, j’ai révélé la présence de 18 ogives militaires à la base militaire de Bagotville, ce que le gouvernement avait nié pendant longtemps.»
«À la télévision, j’ai présenté un autre reportage sur les recherches secrètes qui se faisaient à Montréal dans la course à la bombe atomique. Puis, j’ai entamé l’écriture de Trop loin de Berlin sur les prisonniers de guerre allemands au Canada, une enquête qui m’a demandé près de huit ans de travail. Par la suite, d’autres documentaires ont suivi avec, pour sujets, la guerre du Cambodge, le génocide arménien et le Projet N.»
«L’histoire a souvent des trous de mémoire et elle est écrite par les vainqueurs. J’ai essayé, humblement, d’y apporter un peu de lumière.»
V.F.: «Avant le journalisme, j’ai d’abord été soldat pour le 12e Régiment blindé du Canada, à Trois-Rivières. Le manège abrite un musée et il m’arrivait d’être gardien, la nuit, en compagnie de militaires à la retraite qui étaient souvent des vétérans de la Seconde Guerre mondiale ou de la Guerre de Corée. Je ne me lassais jamais d’écouter leurs récits. Mon intérêt pour l’histoire militaire remonte à cette période.»

Le livre «Le Projet N. Grosse-Île, l’arme secrète de la Seconde Guerre mondiale» est disponible en librairie dès maintenant.
Si on a la chance de vous interviewer en tandem aujourd’hui, c’est parce que vous avez coécrit le livre Le Projet N. Grosse-Île, l’arme secrète de la Seconde Guerre mondiale, un ouvrage au sein duquel vous racontez l’histoire de l’énigmatique Projet N, resté jusqu’à ce jour dans l’obscurité la plus totale. Vincent, il semble que votre intérêt pour cette opération militaire ambitieuse, qui s’est déroulée de 1942 à 1944, se soit manifesté après que vous ayez mis la main sur des documents du Centre de recherche militaire de Suffield, en Alberta. Dites-nous donc: comment vos chemins se sont-ils croisés, et qu’est-ce qui vous a motivé à travailler ensemble sur ce projet?
Y.B.: «Il y a près de 25 ans, nous avons eu l’occasion de travailler ensemble à la radio de Radio-Canada à Trois-Rivières sur différents sujets et nous nous sommes aperçus que nos intérêts sur les faits cachés de l’histoire ou de l’espionnage nous intéressaient. Le destin allait nous réunir quelques années plus tard lors de la création de la boîte de production documentaire Telimagin. C’est là que sont nés nos documentaires d’enquête sur la Seconde Guerre mondiale et sur la Guerre froide. Vincent est un journaliste méticuleux, infatigable dans la recherche d’archives, et il est également soucieux des détails et des faits. C’est un atout précieux dans une équipe. Pour moi, c’était le collègue parfait pour ces enquêtes.»
V.F.: «Yves, qui était déjà à l’époque un journaliste expérimenté et chevronné avec un flair pour les bonnes histoires et les enquêtes, avait publié une petite annonce dans le journal local: Journaliste recherché. Ma mère, qui découpait minutieusement les offres d’emploi de la région, me l’avait envoyée. Ç’a été pour moi le début d’une drôle d’aventure. Parce qu’avec Yves, on ne s’ennuie jamais: le quotidien n’existe pas, car il a un don pour trouver des informations pertinentes, dans des circonstances parfois insolites, qui font basculer l’enquête.»

Le bâtiment de désinfection (à droite): c’est dans cet imposant édifice de Grosse-Île que s’est joué l’un des chapitres les plus secrets de la Seconde Guerre mondiale. Photo: Thomas Stovell
Cet essai de 192 pages, rédigé sous la forme d’une enquête, et agrémenté ici et là de photos et d’archives inédites, révèle le troisième secret le mieux gardé de la Seconde Guerre mondiale, après la bombe atomique et le décryptage de la machine Enigma! Le Projet N «visait la toute première production de masse d’une arme de guerre biologique, une bombe à l’anthrax», destinée à raser… cinq villes allemandes! Donnez-nous un aperçu de cette opération confiée par Winston Churchill et qui s’est déroulée au Québec, à Grosse-Île, au cœur du fleuve Saint-Laurent.
V.F.: «Le Projet N a été conçu dans les heures les plus sombres de la guerre. Des scientifiques canadiens et britanniques étaient persuadés que l’Allemagne nazie se préparait à une guerre biologique. Ils avaient tort, mais leur inquiétude était compréhensible, car les Allemands avaient eu recours aux armes chimiques pendant la guerre de 1914-1918. Churchill, lui, voulait casser la machine de guerre d’Hitler. Il disait que cette arme spéciale serait requise «lorsque les choses iront plus mal». Winston Churchill se trompait aussi: les choses n’iraient pas plus mal, mais il ne le savait pas encore lorsqu’il a réclamé un arsenal d’un demi-million de bombes à l’anthrax.»
«Grosse-Île, ancien site de quarantaine, était perçu comme l’endroit idéal pour ce projet, mais les équipements étaient désuets, et l’opération, très dangereuse. Après une fuite qui aurait pu être fatale pour le personnel, le projet a pris fin. Les chercheurs étaient tout de même parvenus à produire 439 litres d’anthrax, une quantité négligeable pour les besoins militaires, mais astronomique du point de vue sanitaire.»
«Il y avait assez de doses mortelles pour tuer l’humanité entière des dizaines de fois!»

Les journalistes Vincent Frigon et Yves Bernard, en compagnie du directeur photo Alberto Feio, à Berlin. Photo: Telimagin
Et qu’espérez-vous que nos lecteurs et lectrices retiennent de cet ouvrage fouillé et hyper bien vulgarisé qui, mine de rien, regroupe des années de recherches de votre part?
Y.B.: «Donner au lecteur le goût d’en savoir davantage sur ce qui s’est passé à Grosse-Île durant la Seconde Guerre mondiale, car pendant longtemps, il n’y a eu que des rumeurs et des demi-vérités. D’autres pans de cette affaire restent encore à élucider, mais avec Le Projet N, nous avons pu faire la lumière sur plusieurs recoins sombres.»
«Ce livre permet aussi de s’interroger sur le rôle et la responsabilité des scientifiques en temps de guerre. Frôler l’apocalypse sous prétexte de vouloir gagner une guerre, est-ce un risque qui en vaut la peine? Existe-t-il encore une éthique scientifique en temps de guerre?»
«Par ailleurs, on s’interroge aussi sur la volonté de dissimuler à tout jamais ces expériences, afin que le public n’ait jamais accès à la vérité. Sans la transparence historique, nous sommes condamnés à répéter les erreurs du passé.»
Si, bien sûr, ce n’est pas l’un des secrets les mieux gardés du XXIe siècle, sur quel(s) projet(s) travaillez-vous en ce moment, en parallèle de la promotion de votre livre?
Y.B.: «J’aimerais bien qu’un film soit réalisé sur Le Projet N avec la même qualité et profondeur que celui d’Oppenheimer. Le livre nous permettra peut-être de convaincre un réalisateur ou une maison de production sérieuse.»
«Sur le plan littéraire, j’ambitionne d’écrire un livre sur le «Pouvoir des mots», une analyse poussée de discours sur ceux et celles qui les écrivent et ces autres qui les utilisent. Comment se construit un discours, comment peut-on le livrer de façon convaincante? De Hitler à Obama, des discours ont changé le monde, pour le pire et pour le meilleur. Au Québec et en France, des hommes et des femmes ont mené des combats historiques avec des discours ou envolées oratoires. Aujourd’hui, alors que les réseaux donnent la parole à tout le monde, le «pouvoir des mots» a-t-il évolué ou est-il devenu dilué dans sa qualité? Les mots sont-ils au service de la vérité?»
V.F.: «Pour ma part, je travaille sur un autre récit d’enquête, inspiré lui aussi d’un documentaire d’Yves et moi. L’histoire se déroule durant la Guerre froide et a pour trame de fond l’une des plus célèbres histoires d’espionnage du XXe siècle, de Moscou à Montréal, en passant par Paris et Washington.»
Le livre Le Projet N. Grosse-Île, l’arme secrète de la Seconde Guerre mondiale est disponible en librairie depuis le 17 mars au coût de 24,95 $ (papier). Pour lire nos précédents articles «L’entrevue éclair avec» et faire le plein de découvertes, consultez le labibleurbaine.com/nos-series/lentrevue-eclair-avec.
*Cet article a été produit en collaboration avec Les éditions du Septentrion.
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