LittératureDans la peau de
Crédit photo : Mathieu Taillardas
Enchanté, Adrien! C’est un réel plaisir de s’entretenir avec vous aujourd’hui. Vous êtes professeur au Département d’Études françaises de l’Université de Toronto. Vos recherches portent avant tout sur la littérature québécoise, mais aussi sur l’écriture des femmes, de même que les rapports entre presse, culture et société. Parlez-nous brièvement de ces champs d’intérêt qui ont influencé votre parcours académique et forgé, par la force des choses, l’homme de Lettres que vous êtes devenu aujourd’hui.
«Ce qui m’intéresse dans les études littéraires et culturelles, ce sont les corpus méconnus, ou ceux encore que l’institution a délaissés au profit de quelques figures – souvent masculines – ou d’œuvres dites «canoniques». Ces corpus posent plusieurs défis: leur redécouverte (ce qui n’est pas chose aisée, car les archives ou les ouvrages anciens ont leurs secrets) et leur analyse nous invitent à reconsidérer autrement l’histoire des pratiques littéraires et culturelles au Québec.»
«Dans une perspective tout aussi stimulante, ces objets (par exemple, les magazines) ou ces textes (comme ceux que nous ont laissés les femmes de lettres) nous forcent à penser nos outils théoriques et notre approche méthodologique de façon différente et à adopter une posture plus critique vis-à-vis d’une culture dite «légitime». Faire l’histoire du concours Miss Radio-Télévision, comme je le propose dans Reines des ondes, reines des cœurs, constitue un exemple de cette posture critique, puisqu’il s’agissait de raconter l’histoire de la vie culturelle québécoise sous l’angle d’un concours de popularité et des figures qui l’ont rythmé.»
«En bref, mes recherches sont animées par un véritable désir d’ouvrir une porte sur un passé plus riche qu’on ne le croit – et dans lequel se mire le présent.»
Au cours des dernières années, vous avez signé divers articles, chapitres et monographies dans des revues spécialisées, telles que Voix et images, la revue de sociologie de la littérature Contextes, ou encore la revue d’histoire intellectuelle et culturelle Mens. De plus, en 2018, vous avez fait paraître un premier livre, De l’amour et de l’audace. Femmes et roman au Québec dans les années 1930 (Presses de l’Université de Montréal), grâce auquel vous avez remporté le prix Gabrielle-Roy, puis, en 2021, vous avez publié La Révolution du magazine au Québec. Poétique historique de La Revue moderne (1919-1960). Dites-nous, quelles thématiques sont au cœur de vos publications, et pour quelles raisons vous y intéressez-vous?
«Deux thématiques globales irriguent mes travaux: l’étude des écrits des femmes ainsi que des conditions qui entourent leur production littéraire et leur réception forme la trame centrale de mes recherches, depuis les femmes journalistes de la première moitié du XXe siècle jusqu’aux nouvelles et romans parus dans les années 1930 et 1940.»
«Dans ce contexte de recherche actuellement très dynamique, les archives (journaux intimes, correspondances, notes diverses) constituent notamment un observatoire fascinant pour quiconque cherche à voir comment les femmes cherchaient alors à négocier leur place dans la vie littéraire et, de fait, dans une société québécoise relativement étriquée au niveau de la condition féminine. À cette trame s’en ajoute une seconde, celle de l’étude des journaux et magazines, des objets fondateurs de notre modernité culturelle et qui ont particulièrement été utiles dans la quête de reconnaissance publique des écrivaines.»
«En plus d’être un matériau riche sur le plan littéraire, la presse opère un récit de la culture québécoise qu’il s’agit de décortiquer en vue de comprendre comment une société cherche à exister dans le discours public et médiatique.»

L’ouvrage «Reine des ondes, reine des cœurs» est présentement en vente dans une librairie près de chez vous. Photo en arrière-plan: Marshal Yung @ Pexels
Le 24 février, les éditions du Septentrion ont dévoilé votre plus récente publication, Reines des ondes, reines des cœurs. L’élection de Miss Radio-Télévision au Québec, 1939-1972. À travers cet ouvrage savant de 240 pages, vous racontez, dans un style d’écriture fort accessible, l’histoire du concours Miss Radio-Télévision, lequel a été orchestré par le journal Radiomonde de 1939 à 1972. Vous offrez également un regard privilégié sur la vie culturelle au Québec, depuis la veille de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la Révolution tranquille de 1960, une année qui marque le commencement d’une période de grands changements au Québec. Racontez-nous la genèse de cette œuvre: qu’est-ce qui vous a donné l’élan de vous lancer dans ce travail de recherche?
«J’ai pris connaissance de ce concours par pure coïncidence, lorsque je m’intéressais à une chronique rédigée par Michelle Tisseyre dans La Revue moderne en 1959. L’animatrice y racontait son bonheur d’avoir été élue Reine de la radio et de la télévision. Ce détail a piqué ma curiosité, et j’ai donc cherché à en apprendre davantage sur le sujet en faisant la liste de toutes les Miss élues.»
«Cette liste, dans laquelle on retrouve des noms comme ceux de Janine Sutto, Janette Bertrand, Denise Filiatrault, Ginette Reno et Muriel Millard, a été le point de départ de mes investigations sur ce concours, car je voyais dans ce dernier un marqueur de la culture de la célébrité québécoise.»
«Il a fallu par la suite lire plus de 1 000 numéros de Radiomonde entre 1939 et 1973 (une expérience éprouvante, mais porteuse de beaucoup d’enseignements!) afin de comprendre, d’une part, l’évolution et les temps forts du concours et, d’autre part, le contexte médiatique, culturel et social dans lequel il s’inscrivait.»
Au fil des pages, vous accordez une place privilégiée au grand bouillonnement médiatique des années 1940 à 1950 à travers laquelle vous faites revivre, sous votre plume, des figures féminines marquantes, telles que Dominique Michel, Béatrice Picard, Janette Bertrand et Janine Sutto. En fait, vous vous intéressez à la fascination que les Québécois et les Québécoises ont eue pour elles et, du même coup, à notre propre identité collective. On est curieux d’en savoir plus: donnez-nous un avant-goût de ce qui attend nos lecteurs et lectrices!
«Le livre s’articule autour du récit de l’histoire de ce concours de popularité qu’a été l’élection de Miss Radio-Télévision: ses débuts, son faste, son apogée, son déclin. Ces différentes étapes s’arriment à des états successifs de la vie culturelle québécoise marquée par des mutations majeures (notamment avec l’impact de la radio puis de la télévision sur les pratiques culturelles).»
«Dans le livre, je m’intéresse aussi à la symbolique de cette posture de «reine des cœurs»: comment le vote et le couronnement de la Miss s’entrelacent-ils avec les normes entourant les rapports sociaux de genre? Pourquoi l’imaginaire de la royauté est-il si important pour le public comme pour l’institution culturelle? Que disent les Miss de nos préférences en matière de consommation médiatique?»
«L’histoire du concours est en ce sens une histoire condensée du XXe siècle et de l’émergence d’une culture populaire dans laquelle nous baignons encore.»
Vous qui avez toujours voué une admiration sans bornes pour ces femmes qui ont marqué notre mémoire collective, par leur personnalité, leur leadership et leur force intellectuelle, si vous aviez la chance de revivre un pan de l’Histoire, quelle période historique souhaiteriez-vous revivre, l’espace d’un instant, et quelles grandes héroïnes aimeriez-vous rencontrer?
«Revivre le Gala des Splendeurs de 1958, durant lequel Béatrice Picard reçut sa couronne de Miss, serait une belle opportunité de retrouver le faste (factice!) du concours ainsi que les rêves de grandeur que se donnait alors le milieu culturel québécois.»
«Tant qu’à rêver, je ne dirais pas non à des «retrouvailles» avec l’ensemble des Miss élues, depuis Mimi d’Estée et Yvette Brind’Amour jusqu’à Juliette Huot et Janine Sutto. Ce serait toute une fête!»
Reines des ondes, reines des cœurs. L’élection de Miss Radio-Télévision au Québec, 1939-1972 d’Adrien Rannaud, publié aux éditions du Septentrion, est actuellement en vente dans une librairie près de chez vous au coût de 29,95 $ (papier) ou 14,99 $ (PDF ou ePub). Et pour découvrir nos précédentes chroniques «Dans la peau de…», visitez le labibleurbaine.com/nos-series/dans-la-peau-de.
*Cet article a été produit en collaboration avec les éditions du Septentrion.
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