LittératureThrillers et polars
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Lorsque j’ai lu le quatrième de couverture de ce roman de Laura Lippman, écrivaine américaine qui a d’abord été journaliste pour le Tribune Herald au Texas avant de se lancer dans l’écriture de romans policiers début 1990, j’ai été happé par l’aspect huis clos de ce roman, qui oscille entre réalité déjantée et rêve intoxiqué.
Et puis, je me suis souvenu de la performance saisissante de Natalie Portman dans La voix du lac, adaptation en mini-série du roman de même nom. C’était assez pour que je fasse le grand saut.
Vous avais-je dit que Gerry Andersen est millionnaire? Pas encore, je crois. En tout cas, il est suffisamment à l’aise financièrement pour s’offrir un penthouse avec vue sur Baltimore d’un 25e étage, appartement luxueux qu’il a payé au prix modeste de 1,75 million de dollars. Récemment, il a fait ses adieux à sa vie new-yorkaise, qu’il aimait du fond de son cœur, dans l’espoir que «l’achat d’un appartement à Baltimore résoudrait tous ses problèmes», mais ce n’était que de la poudre aux yeux, hélas, puisque sa mère est décédée trois jours après son arrivée, et qu’en plus, il a déboulé l’escalier flottant.
Est-ce que c’est grave, docteur? Une quadruple déchirure bilatérale à la jambe droite. Résultat: des médicaments contre la douleur et une convalescence l’attendent à son retour chez lui. Pour celui qui, et ce sont les mots qu’il a eu envie de balancer à son agent (mais il s’est retenu): «Je n’arrive plus à écrire».
C’est donc l’occasion idéale de laisser venir à lui l’inspiration, non?
Comme il n’est pas en mal d’argent, Gerry recrute deux infirmières à domicile: Victoria, charmante, et plutôt canon aussi, avec laquelle il a beaucoup d’affinités. Elle vient de jour, en semaine; Aileen, quant à elle, n’est pas des plus commodes, même qu’elle semble préférer sa tablette à s’occuper de lui, mais l’avantage, c’est qu’elle passe en soirée et reste auprès de lui toute la nuit. Ainsi, il n’est seul que quelques heures chaque jour.
Le hic, c’est la douleur. Pour la contrer, elles lui administrent quotidiennement deux médicaments qui ont pour effet de le soulager, mais aussi de plonger dans les vapes.
Et cette brèche entre réalité et fiction, entre rêve et cauchemar, Laura Lippman l’exploite à fond pour nous faire douter de tout. Quel est le vrai du faux? Est-ce que tout cela est réel, ou Gerry hallucine ce qui lui arrive?

Laura Lippman. Photo: https://georgiacenterforthebook.org/authors/laura-lippman
Un roman qui se déguste pièce par pièce à l’instar d’un puzzle
Le roman est divisé en deux parties: l’une s’intitule «Rêve» et l’autre «Filles». Au pluriel s’il vous plaît! Vous allez comprendre plus tard.
Sur le plan narratif, l’auteure s’est gâtée pour mieux qu’on s’emmêle les pinceaux: d’un côté, il y a l’histoire présente – elle démarre un 30 janvier – et ensuite, la chronologie des événements, totalement anachronique, alterne toujours avec le présent, et ainsi de suite. Ces sauts dans le temps, racontés par un narrateur omniscient, servent à faire le récit de moments charnières dans la vie de Gerry, de son enfance à sa vie d’adulte. Ces flashbacks ont pour utilité de nous renseigner sur ce drôle d’oiseau qu’est Gerry Andersen et de nous faire apprivoiser les innombrables femmes et maîtresses qu’il a séduites avant de détaler – il a quand même divorcé trois fois! – Ainsi, on découvre Lucy, Tara, Gretchen, Sarah, Margot…
D’ailleurs, cette Margot va jouer un rôle central dans cette histoire, puisqu’elle entrera en scène, avec toute son extravagance, à un moment clé du récit que je préfère taire, mais pas seulement elle. Toutes les figures féminines qui peuplent ce récit (et il y en a un paquet avec un tel coureur de jupons), revêtent une symbolique particulière, comme si elles étaient l’incarnation du mauvais karma de Gerry, qui le rattrape d’un coup.
La preuve: il a subi un accident. Il se retrouve totalement impuissant, forcé de rester au lit aux bons soins de deux aides-soignantes, des femmes bien sûr, et en plus, une jeune demoiselle, qui lui écrit, qui l’appelle et qui se pointe chez lui en pleine nuit, se fait passer pour Aubrey, sa dream girl, avec toujours cette pointe de gentillesse teintée d’une sombre menace…
Je ne veux pas avoir l’air d’une mauvaise langue, mais on dirait qu’il l’a cherché.
Un suspense qui n’arrive pas à la cheville du classique Misery
Dans sa note de l’auteure à la fin du livre, Laura Lippman avoue s’être inspirée de Misery, récit horrifique de Stephen King qui me donne encore aujourd’hui des sueurs froides juste à y penser (et sûrement qu’à vous aussi!) Le hic, c’est que, plus Dream Girl progresse, et plus j’ai eu une impression de déjà-vu en revoyant mentalement des scènes clés de ce classique de l’horreur, mais en moins angoissant.
Et c’est là ma grosse déception: l’aspect «horreur» de ce récit, dans la deuxième partie, ne prend pas, comme une sauce béchamel mal exécutée, et j’avais hâte d’arriver au bout de cette histoire qui m’avait pourtant offert de belles promesses depuis quelques centaines de pages.
C’est que l’écrivaine, pour faire durer la révélation finale, a fait le choix de nous plonger à nouveau dans une série de retours en arrière, plutôt que de nous laisser les deux pieds bien ancrés dans le présent avec Gerry, dans une succession de péripéties qui auraient pu débouler jusqu’à une finale coup de poing. À mon sens, il aurait été plus judicieux d’offrir une troisième partie où l’angoisse est à son summum pour rehausser la saveur du récit après une deuxième partie plus diluée.
En somme, Dream Girl est un bon roman pour qui aime les récits énigmatiques, mais pour ma part, et malgré l’insistance de l’auteure à vouloir taire les détails croustillants, l’effet de surprise lors de la finale s’est avéré aussi tiède qu’un plat qu’on doit remettre au micro-ondes.
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