«Le club de lecture du bout du monde» de Frida Skybäck – Bible urbaine

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«Le club de lecture du bout du monde» de Frida Skybäck

«Le club de lecture du bout du monde» de Frida Skybäck

Une disparition intrigante... qui met beaucoup trop de temps à exister

Publié le 7 avril 2026 par Nancy Boulay

Crédit photo : Saint-Jean @ Tous droits réservés

Il y a des livres qu'on ouvre avec une envie simple: se laisser porter. Se faire raconter une histoire. Et puis il y a ceux qui nous demandent, dès les premières pages, de s'accrocher. Pas parce qu'ils sont exigeants, mais parce qu'ils tardent à nous donner une raison de rester. «Le club de lecture du bout du monde» fait partie de ceux-là.

Sur le papier, tout est là pour séduire: une île suédoise isolée, un club de lecture qui rassemble des femmes aux trajectoires différentes, une disparition vieille de trente ans qui refait surface. Une promesse d’atmosphère, de mystère, de liens humains tissés autour des livres. Une promesse, surtout, d’émotions.

Mais entre ce qui est annoncé et ce qui est ressenti, il y a parfois un écart difficile à ignorer.

Là où tout commence

Patricia n’a jamais cessé de penser à sa sœur Madeleine, disparue mystérieusement trente ans plus tôt en Suède. Lorsqu’elle reçoit, contre toute attente, la chaîne de cette dernière dans une enveloppe anonyme, c’est le signal qu’elle attendait pour enfin retourner sur les lieux et comprendre ce qui s’est réellement passé.

Sur l’île de Ljusskär, elle rencontre Mona, propriétaire du Bed, Breakfast et bouquins de Mona où quelques habituées, Doris et Marianne, tentent de faire revivre un club de lecture un peu oublié. Entre présent et passé, le roman alterne avec l’arrivée de Madeleine en 1987, son intégration au sein de l‘Église de la Liberté menée par le pasteur Lindberg, et les signes d’un malaise grandissant.

Alors que Patricia remonte le fil du passé, les silences, les mensonges et les zones d’ombres se multiplient. Et derrière les discussions littéraires et les paysages tranquilles, quelque chose de beaucoup plus sombre semble s’être joué.

Une promesse qui tarde à se concrétiser

Ce qui agace d’abord, c’est cette impression persistante d’attente. Comme si tout était en place… sauf le mouvement.

L’intrigue avance, oui, mais à pas si lents qu’on finit par se demander où elle veut réellement nous mener. Les allers-retours entre 1987 et aujourd’hui auraient pu créer une tension, installer un suspense. Au lieu de ça, ils diluent souvent l’intérêt. On observe, on accumule des détails, mais les indices, eux, se font rares.

Aux deux tiers du roman, une évidence s’impose: il ne s’est, concrètement, presque rien passé. Ce n’est pas un choix narratif audacieux. C’est un étirement.

Des personnages qui ne prennent jamais vraiment vie

Un bon roman peut tout se permettre s’il nous donne des personnages auxquels s’attacher. Ici, c’est justement ce qui manque.

Mona, Doris et Marianne, pourtant au cœur du fameux club de lecture, oscillent entre caricature et superficialité. À près de 70 ans, elles donnent parfois l’impression d’être figées dans des préoccupations adolescentes. Ce décalage aurait pu être touchant; il devient surtout difficile à croire.

Evy, avec son caractère abrasif et son passé douloureux, aurait pu être un personnage fort. Mais elle reste enfermée dans une posture. On sait qu’il y a quelque chose derrière… mais on y accède jamais vraiment.

Patricia, pourtant au cœur du récit, peine elle aussi à s’imposer. On comprend sa quête, sa culpabilité, son besoin de réponses. Mais malgré ce qu’elle porte, elle reste étonnamment distante, comme si tout se jouait à côté d’elle, sans jamais nous attacher.

Quant à Madeleine, au centre du mystère, elle intrigue au départ, mais son évolution manque de nuances. Son admiration pour le pasteur Lindberg, notamment, laisse perplexe. Est-ce culturel? Est-ce volontairement dérangeant? Ou simplement mal amené?

La question reste en suspens sans qu’on trouve la réponse.

Une ambiance trouble… drôlement exploitée

Il y avait pourtant une piste forte. Très vite, un malaise s’installe. Une admiration excessive pour le pasteur. Une emprise subtile, puis de plus en plus inquiétante. Des gestes, des regards, des silences qui laissent deviner l’inacceptable.

Frida Skybäck. Photo: Camilla Gewing Stålhane

On comprend qu’il y en a plusieurs qui sont passées par le même chemin. Que des femmes ont été brisées avant. Que dans le village, parfois, on a regardé ailleurs. Et là, enfin, le roman touche quelque chose de juste: l’horreur sourde. Celle qui ne crie pas. Celle qui s’installe doucement et qui finit par détruire.

Mais encore une fois, cette piste arrive tard. Trop tard pour vraiment rattraper ce qui précède.

Un club de lecture… en arrière-plan

Ironiquement, ce qui donne son titre au roman est presque anecdotique. Oui, certains personnages lisent. Oui, Orgueil et préjugés est évoqué. Mais ces moments restent superficiels. Ils ne nourrissent ni les personnages ni l’intrigue. Ils n’apportent pas cette dimension de réflexion ou de résonance qu’on pourrait attendre d’un roman centré sur les livres.

On aurait aimé que la littérature serve de miroir, de levier, de refuge.

Or, elle reste décorative.

Une lecture alourdie par la traduction

Et puis surtout, il y a ce point qu’on ne peut ignorer: la traduction. Parce qu’à un moment, ce n’est plus une question de style, c’est une question de lisibilité.

Des erreurs de syntaxe qui reviennent. Des tournures incorrectes. Des temps de verbe qui se mélangent dans une même phrase. Des expressions mal utilisées. Des erreurs lexicales qui forcent à interrompre la lecture.

Lire ne devrait pas être un effort constant pour comprendre ce qu’on cherche à nous dire. Ici, ça l’est. Et ça casse tout. On en vient à se demander ce que le texte original portait réellement. À quel point l’œuvre de Frida Skybäck a été altérée.

Parce que oui, une traduction peut parfois trahir la qualité d’une histoire. Et ici, elle semble le faire.

Des choix qui nuisent à l’immersion

Certains détails, en apparence anodins, finissent aussi par sortir le lecteur de l’histoire, comme des références à des célébrités bien réelles, Tom Hanks, Meryl Streep, Robert de Niro, utilisées parfois pour les critiquer gratuitement. Pourquoi, et surtout, qu’est-ce que ça apporte au récit?

Rien, sinon une impression de décalage, presque de mauvaise foi, qui brise l’immersion. On n’est plus dans l’histoire; on est ramené ailleurs, inutilement.

Une fin qui sauve (un peu) l’ensemble

Et pourtant, parce qu’il faut être honnête jusqu’au bout: la fin vaut la peine. Enfin, les pièces du puzzle se mettent en place. Enfin, les réponses arrivent. Enfin, quelque chose se passe.

Le rôle du pasteur, les mensonges, les silences, la fuite de Madeleine… tout prend sens. Et surtout, une émotion réelle émerge, celle de la perte, de la culpabilité. De ces histoires qui ne se ferment jamais complètement.

On comprend, on ressent. Mais on y arrive fatigué∙e.

Lire malgré tout?

Ce livre n’est pas à rayer de la liste. Il est simplement déséquilibré. Il contient une bonne histoire, une vraie bonne histoire, mais elle est noyée dans les longueurs, affaiblie par des personnages peu incarnés, et surtout desservie par une traduction qui ne lui rend pas justice.

Si vous êtes patient∙e, si vous aimez décortiquer, si vous acceptez de traverser des passages plus arides pour atteindre une fin plus forte, vous y trouverez quelque chose.

Sinon, vous risquez surtout d’attendre. Attendre que ça commence. Et réaliser, très tard, que ça aurait dû commencer bien avant.

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