LittératureRomans québécois
Crédit photo : Éditions L'Interligne @ Tous droits réservés
«Je m’enfonçais toujours plus creux dans cette jungle urbaine qui nous offrait de disparaître au milieu de tous, dans laquelle on pouvait devenir totalement invisible même si on ne l’était pas.»
Dans cette nouvelle d’une soixantaine de pages et quelques, parue aux Éditions L’Interligne, l’auteur nous offre un accès total aux pensées de Papa, son protagoniste qui, dans la vraie vie, aurait certainement eu un nom, comme tout le monde, mais dans la fiction, son identité n’est qu’un détail anodin, à l’instar des personnages gravitant dans l’univers de Kafka. Puisqu’au moment où on a un libre accès à ses pensées, plus rien n’a d’importance à ses yeux, puisqu’il se sent déjà dissocié de tout.
Dissocié de son travail. Dissocié de son couple. Dissocié de ses amitiés calculées. De la société. Et de la vie aussi.
Et c’est dommage, car il a la chance d’être père de deux beaux enfants, Camil et Rose, et d’avoir au quotidien une femme qui l’a choisi.
Mais au stade où il est, exténué, vidé, torturé, il n’a certes plus grand-chose de séduisant à offrir: il est maintenant aussi branlant sur ses deux jambes que cette satanée dent qui menace de lever les voiles une bonne fois pour toutes. «Un matin, je me suis réveillé et ma dent était devenue noire. Je l’avais tuée».
«Comme t’as l’air con», lui a lancé sa conjointe. Et vlan dans les dents – s’cusez, je n’ai pas pu m’empêcher. Mais pour Papa, cette dent qui avait levé les voiles était l’œuvre d’une symbolique puissante qu’elle ne comprendrait sans doute jamais: hier, il n’était plus rien, et aujourd’hui, il est devenu… punk.
«Cette dent que j’avais tuée était le reflet d’un processus intérieur violent, le résultat d’un ras-le-bol généralisé, d’un mal-être collant, et ce matin-là, je m’étais réveillé ainsi. Punk.»
Au fil des pages, Jules Faulkner-Leroux nous entraîne dans l’esprit éveillé de cet être qui aurait pu étudier le droit, mais qui, au lieu d’être comme la plupart un joueur aux commandes de sa vie, s’est toujours senti à sa place dans le rôle du spectateur. Et n’allez pas croire qu’il est malheureux au point d’être désespéré; il ne se sent juste pas à sa place dans la vraie game de la vie.
C’est ainsi qu’un beau jour, alors qu’il avait souvent pensé à la rue, et qu’elle, elle pensait souvent à lui, qu’il a fait le grand saut en disant adieu à son ancienne vie. Là, dehors, dans les rues montréalaises, il fait la rencontre de la fort jolie Brittany, ou Britt pour les intimes, de Thibert, alias Thi-Chien ou Thi-Loup, de Colin, schizophrène aux prises avec ses voix intérieures, et d’autres marginaux comme eux.

Jules Faulkner-Leroux. Photo: Cindy Boyce
Et tant qu’à disparaître aux yeux des autres, et à son propre regard, quoi de mieux que de s’évader de la réalité en fumant du crack ou en sniffant de la dope?
À un moment où la vie suivait son cours, il y a eu une descente de flics à la crack house, leur fameuse planque, et c’est ainsi que leur communauté de marginaux s’est disséminée aux quatre coins de la ville, comme partie en fumée l’espace d’un claquement de doigts. Papa s’est donc retrouvé seul avec sa shit, fuyant les rares occasions où Caroline venait le voir, et redoutant ce moment où son fils Camil, qui lui ressemble, viendrait visiter son père…
Faulkner-Leroux, avec La rue dévore, offre une histoire qui touche droit au cœur et qui fait réfléchir au sens de la vie et à ce que la société attend de nous.
Car, dans un sens, le drame de Papa est en quelque sorte celui de nombreux autres humains qui, comme lui, ont réalisé qu’il n’avait pas envie de se conformer aux «standards» d’une société qui ne leur ressemble pas.
L’auteur, à travers ce récit d’un homme lucide qui ne se sentait plus d’attache dans notre réalité, qui vacille au point de se droguer pour fuir une société qui ne lui ressemble pas, explore les revers de l’individualisme, de la société de performance et de l’image de soi, pour nous faire réfléchir à cette phrase, en gros: «N’est-ce pas la société qu’il faut soigner?*»
«Être déprimé que la société soit déprimante parce qu’elle fonce droit à sa perte, parce qu’elle n’autorise pas les humains à emprunter un chemin naturel, un chemin qui permettrait leur épanouissement, n’est-ce pas une raison valable pour être déprimé?*»
Oui, j’aurais aimé que les deux versants féminins du livre, à savoir Caroline et Rose, investissent un peu plus la trame narrative de l’histoire, car, de cette manière, j’aurais pu mieux comprendre l’impact causé par l’absence de Papa dans leur vie, et ainsi avoir une meilleure idée de ce qu’elles vivent, mais l’auteur a préféré miser sur son fils Camil, dans la troisième et dernière partie, et c’est un choix judicieux.
En tout cas, ce mini livre, grâce aux thèmes qui y sont explorés, a réussi à faire tinter une corde sensible en moi, et je dois avouer que cette histoire m’a accompagné bien au-delà des trente minutes qu’aura duré ma lecture.
*Je me suis permis de changer les temps de verbes de l’imparfait au présent dans ces deux citations afin qu’ils s’accordent mieux avec la formulation désirée.
L'avis
de la rédaction



