LittératureDans la peau de
Crédit photo : Cindy Boyce
Jules, ça fait plaisir de te recevoir pour la toute première fois à cette série d’entrevues! Entrons dans le vif du sujet, si tu le veux bien: tu as étudié le droit et le journalisme, mais tu n’exerces ni l’un ni l’autre. Tu as plutôt fait le choix de devenir facteur et écrivain! Explique-nous ce revirement de situation, et dis-nous aussi ce qui te plaît le plus dans ta routine actuelle.
«J’ai commencé à travailler comme facteur il y a environ trois ans. Le premier jour où j’ai été appelé à travailler, il faisait un temps de chien. Pensez à de la pluie qui tombe à l’horizontale. Je me suis présenté au centre de tri et on m’a remis le courrier à livrer. Après avoir parcouru quelques rues, j’ai remarqué qu’une van de superviseur me suivait, jusqu’à ce qu’elle s’immobilise à côté de moi et qu’un boss en débarque. Est-ce que je faisais quelque chose de mal? Le superviseur m’a demandé si j’étais un espion du bureau des ressources humaines venu tester le système d’embauche et de formation. Sa raison? Mon numéro d’employé avait plus de 25 années d’ancienneté, selon lui, ce qui était louche. Il est reparti, et moi, je suis resté un peu sonné par cette étrange conversation. J’ai continué à livrer mon courrier, puis ça m’est revenu: lorsque j’ai eu 18 ans, j’ai passé un test d’admission pour travailler comme facteur chez Postes Canada. On m’avait alors créé un numéro d’employé. Je n’y ai jamais travaillé finalement. J’ai fait le bon garçon et j’ai poursuivi mes études.»
«Aujourd’hui, j’occupe enfin ce travail que j’avais convoité il y a tant d’années. Même s’il n’est pas parfait, j’éprouve beaucoup de satisfaction à l’exercer. J’aime qu’il occupe bien l’ensemble de mon corps, ce qui laisse (pour enfin répondre à votre question!) mon esprit libre pour imaginer mes histoires.»
«Ce n’est pas sorcier: il existe grosso modo deux types de boulots: un qui exploite votre esprit (l’industrie des services), où l’on vous draine tout votre jus de cerveau, et l’autre qui exploite votre corps (les métiers). Je préfère encore qu’on exploite mon corps: je me sens étrangement plus libre et créatif de cette façon.»
Côté écriture, tu publies des chroniques dans divers journaux, dont Le Devoir, et tu es l’auteur d’un recueil de douze nouvelles, Qui suis-je où vais-je, publié chez L’Interligne en 2024. On veut savoir: quels sont les thèmes qui te tiennent à cœur, à un point tel qu’un déversement de mots est nécessaire pour y voir plus clair?
«Je crois que la plupart de mes textes tournent autour de l’idée d’une quête, quelle qu’elle soit. Comme si mes personnages étaient insatisfaits de ce que la société avait à leur offrir – c’est étrange, hein?»
«Aussi, bien que je mène une vie que je qualifierais de privilégié ordinaire, je ne tiens pas cette chance pour acquise. Être né au bon endroit et dans la bonne famille, ce n’est pas ça être bon. C’est de la chance, point barre. Et quand on est chanceux (et qu’on a donc pas mérité grand-chose), je crois qu’on a le devoir de se mettre dans les souliers de ceux et celles qui n’ont pas eu cette chance.»
«Pour cette raison, j’aime, à travers mes écrits, explorer (et mettre la lumière sur) des personnages qui ont des parcours atypiques. L’écriture est ma façon bien maladroite d’essayer de rétablir un peu l’ordre des choses. Ça me permet, en quelque sorte, de ne pas être trop suffisant et amorphe devant la grande roulette distributrice de chance et de privilèges.»

Plus récemment, L’Interligne a levé le voile sur ses parutions pour la rentrée littéraire d’automne, et on a eu l’agréable surprise de découvrir La rue dévore, ta première novella. À travers ce court livre de 69 pages, tu abordes les thèmes de la santé mentale, de la dépendance et de l’itinérance, en racontant «l’histoire d’un homme qui se laisse aspirer par la rue, sauf qu’on ne sait pas si c’est lui ou si c’est la société qui est malade…» D’où t’est venue l’inspiration? Raconte-nous ça!
«Avez-vous déjà occupé un emploi et, le soir venu, alors que vous êtes rentré∙e chez vous, vous avez le sentiment profond de gaspiller votre temps, votre talent et, peut-être même votre vie, dans ce travail qui ne vous apporte rien, qui ne change rien à la valse du monde, et qui, en plus, vous abruti à petit feu? Voilà la prémisse de La rue dévore… et cette idée de quête qui revient et dont je vous parlais précédemment.»
«Or, pour le personnage qui sera en sevrage des addictions du travail, ce ne sera pas sans heurt: un événement viendra troubler sa rémission… et le dérouter profondément.»
Un coup le livre refermé, quelles émotions vont continuer de cohabiter dans l’esprit de nos lecteurs et lectrices, d’après toi?
«Le chemin que trace La rue dévore n’est pas rectiligne. Pensez plutôt à un chemin de campagne qui ondule. Il y a au moins trois pistes qui peuvent expliquer cette déroute qu’un des personnages principaux (Papa, pour ne pas le nommer) s’apprête à vivre. Et ce qui restera avec le lecteur, une fois le livre refermé, dépendra sans doute des motivations qu’il prêtera à Papa.»
«Par ailleurs, le livre étant en librairie, il ne m’appartient plus, et à ce titre, je veux éviter de planter des conclusions dans la tête des lecteurs.»
Et à part marcher des milliers de pas chaque jour pour livrer notre courrier – ça tient en forme! – et pianoter sur ton clavier d’ordinateur afin de donner vie à ces histoires qui sommeillent en toi, qu’est-ce qui te fait vibrer dans la vie, au point de te donner le sentiment d’être sur ton X?
«J’ai quatre enfants, donc mon X se trouve souvent au terrain qui accueille la pratique ou le match de soccer, de flat-football ou de hockey cosom de l’un∙e ou l’autre. Je joue moi aussi au hockey cosom comme gardien de but. Autrement, j’adore jouer à des jeux de société, et plus le plateau est compliqué à monter, plus j’aime ça!»
«Il ne serait pas totalement faux de dire que j’ai fait le choix d’avoir quatre enfants dans le but de jouer avec eux, que ce soit pour faire du sport ou pour se rassembler autour d’une table… et d’un plateau de jeu avec plein de pièces!»
«À travers le grand brouhaha de la vie, j’essaie aussi de voler des instants pour écrire.»
