LittératurePoésie et essais
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Un essai fragmenté: quand le corps devient récit
L’autrice raconte l’histoire d’un corps gros, noir et anxieux, le sien, et l’essai se construit comme une série d’éclats: souvenirs, scènes du quotidien, constats, lectures, références culturelles, moments de honte et de résistance. Le livre n’avance pas en ligne droite; il suit plutôt le rythme de la mémoire et des obsessions, celles qui reviennent, cognent, insistent, puis se transforment. C’est annoncé d’emblée dans la présentation: un «parcours fragmenté» qui a façonné l’identité d’un corps minorisé, un corps qui résiste à l’effacement.
Et c’est là l’une des forces du texte: il ne cherche pas à «bien paraître». Il accepte l’inconfort, les contradictions, les rechutes, la lucidité qui arrive parfois trop tard. Il y a dans cette écriture une façon de dire: «Je sais ce que je sais… et je sais aussi que je ne sais pas tout».
Cette honnêteté-là, même quand elle dérange, rend la lecture étonnamment active.
La quête de contrôle, puis la fatigue d’être en guerre
Au fil des chapitres, Tanya Déry-Obin explore sa quête de contrôle: contrôler son poids, son image, son rapport à la nourriture, au mouvement, au désir, aux regards. On la suit dans des cycles où le quotidien devient comptabilité, ce qu’on mange, ce qu’on se promet, ce qu’on s’interdit, et où la balance prend trop de place dans la maison, dans la tête, dans l’estime.
L’autrice met aussi en lumière ce que la grossophobie fait au corps et à l’esprit: cette impression de devoir constamment prouver qu’on mérite d’exister «comme on est», et ce doute persistant qu’on peut être aimé∙e sans condition.
L’essai aborde également les couches identitaires qui s’additionnent plutôt qu’elles ne s’annulent: le corps gros, le corps afrodescendant, le corps de mère, le corps malade, le corps désirant.
Et, au bout du parcours, il est question de démarches médicales et de choix intimes (dont la chirurgie bariatrique) présentés non pas comme une morale ou une recette, mais comme la trace d’un chemin, parfois maladroit, parfois salvateur, souvent ambivalent.
La honte, cette émotion invisible
Ce qui ressort du texte, c’est la honte, pas celle qu’on avoue une fois pour ensuite s’en libérer comme un dépose un fardeau. Plutôt une honte tenace, qui se camoufle, qui se déguise en discipline, en performance, en humour, en autodérision. L’autrice écrit la culpabilité comme un bruit de fond: un murmure qui commente chaque repas, chaque reflet, chaque photo, chaque tentative d’amour.
Par moments, une phrase suffit à tout résumer: manger comme une caresse, ou chercher l’apaisement dans ce qui est accessible quand tout le reste nous échappe. Même quand on n’adhère pas à toutes ses réflexions, il est difficile de nier la justesse émotionnelle de plusieurs passages.
C’est un livre qui rappelle une chose simple et essentielle: on peut «savoir» intellectuellement que la valeur d’une personne ne se mesure pas à son apparence… et ne pas arriver à le sentir dans ses tripes.

Photo: Martine Doyon
Une lecture qui accroche: quand un détail ébranle la confiance
Il arrive parfois que la lecture trébuche sur de petites fissures. Dès le premier chapitre, où il est question des débuts de la pandémie, par exemple, certaines références temporelles sont fausses pour un lectorat québécois qui se souvient très précisément de l’heure des points de presse quotidiens. Ce type de détail, qui est un détail anodin au final, fait naître une question qui nous suivra tout au long de la lecture: «Si ceci est inexact, qu’en est-il du reste?»
Cela dit, l’essai n’est pas un reportage; c’est un récit intime. Et l’intime, parfois, confond les heures même s’il dit vrai sur le fond: l’angoisse, l’obsession, le besoin de se rassurer en contrôlant quelque chose, n’importe quoi, quand le monde se dérobe. Mais encore là, le diable ne se cache-t-il pas dans les détails?
«Victimisation» ou mise en mots d’un système?
Une autre tension traverse le livre: la frontière entre dénoncer et s’épuiser à tout rapporter à la violence des autres. À certains endroits, le lecteur peut se sentir témoin d’un empilement: racisme, sexisme, grossophobie, injonctions médicales, attentes sociales, culture du bienêtre, maternité, désir… comme si chaque porte du monde refusait d’ouvrir.
Et pourtant, c’est précisément ce que le texte met en scène: la sensation d’être coincée dans un couloir où les murs se rapprochent. La lecture demande donc une posture: accepter qu’on n’a pas à être d’accord avec tout pour reconnaître la situation décrite. On peut trouver certaines associations boiteuses, certains liens pas convaincants, et tout de même recevoir ce que le livre réussit: rendre visible la fatigue d’être constamment jugée, évaluée, «corrigée».
Un livre imparfait… mais vivant
Le paradoxe, c’est que l’«(im)parfait» du titre n’est pas qu’un clin d’œil au corps. Il décrit aussi l’objet-livre: parfois inégal, parfois brouillon, souvent puissant. La première moitié installe le lecteur dans une écriture fluide et incarnée, alors que la suite est plus lourde, plus répétitive, comme si la rancœur prenait toute la place et laissait moins d’oxygène aux nuances. Mais même cette lourdeur dit quelque chose: la spirale, l’usure, la difficulté de sortir d’une narration intérieure qui revient toujours au même endroit.
Publié chez Québec Amérique dans la collection Essai, ce texte de 249 pages s’inscrit dans une tendance nécessaire: celle des livres qui refusent de traiter le corps comme un simple décor, et qui osent le raconter comme un territoire politique, intime, contradictoire.
Au final, Fantasmer ma réinvention ne cherche pas à convaincre quiconque d’aimer son corps «correctement». Il montre plutôt à quel point la relation au corps peut devenir une négociation sans fin et à quel point il est humain de vouloir, parfois, réinventer sa peau comme on réarrange une maison après un déménagement.
Et c’est peut-être ça, la plus grande réussite de Tanya Déry-Obin: offrir un livre qui ne promet pas la paix, mais qui met des mots sur la guerre intérieure, avec assez de franchise pour qu’on y reconnaisse, au moins une fois, quelque chose de soi.
L'avis
de la rédaction



