LittératureDans la peau de
Crédit photo : Tous droits réservés @ Les éditions du Septentrion
Pierre, c’est un plaisir d’échanger avec vous! Vous avez occupé deux postes d’importance, d’abord celui de rédacteur en chef du journal Le Mouton Noir de Rimouski, puis celui de directeur général du Musée du Bas-Saint-Laurent à Rivière-du-Loup. Vous êtes également l’auteur d’œuvres de fictions et d’une panoplie d’essais. Racontez-nous brièvement les moments charnières de votre parcours professionnel jusqu’à aujourd’hui: on est curieux!
«Disons que j’ai un parcours professionnel atypique. J’ai fait de la musique avec Plume dans les années 1970, vécu près de 13 ans dans une commune, et pratiqué de nombreux métiers: enseignant, barman, pépiniériste, antiquaire…»
«Après avoir complété une maîtrise en Études littéraires à l’UQAM en 1998, je suis retourné vivre dans le Bas-du-Fleuve où j’ai fait la rencontre de Jacques Bérubé, fondateur du Mouton Noir. Pour migrer de chroniqueur à rédacteur en chef, il aura suffi de quelques années, armé de la ferme volonté d’assurer la pérennité du journal avant de passer le relais.»
«Le Musée du Bas-Saint-Laurent a surgi dans ma vie un peu par hasard. Les choses n’allaient pas bien au musée. Financièrement parlant, on avait besoin de forces vives pour s’assurer de la survie de l’institution. Je n’ai pu résister, passant de la présidence du C.A. à la direction générale, pour me retrouver même quelques années plus tard à la présidence de la Société des Musées du Québec (SMQ)!»
«Ainsi va la vie, ainsi va ma vie. En anglais on dit Jack of all trades («homme à tout faire» en français). Avec l’écriture toujours comme fil conducteur.»
À la lumière de vos écrits, vous semblez éprouver un intérêt particulier pour l’histoire régionale et les grands enjeux sociétaux. De ce fait, il y a quelques années, vous avez présenté et édité un ouvrage mettant en lumière le manuscrit inédit de l’avocat, professeur de droit et chroniqueur Maximilien Bibaud, Quatre années de séjour aux champs, dirigé le collectif Histoires de trains: Rivière-du-Loup, carrefour ferroviaire de l’est du pays, raconté des Contes, légendes et récits de la Côte-du-Sud, et plus encore. D’où vient cette soif de savoirs et de connaissances, et surtout ce besoin de transmission qui vous est si cher?
«La curiosité. Le besoin de savoir, de connaître les enjeux, les origines. Et une fois les connaissances acquises, le devoir de transmission, faire part à autrui de ces lumières que j’ai glanées, afin, justement, que l’éclairage se propage et en vienne à illuminer d’autres vies.»
«Dans le cas, par exemple, de Maximilien Bibaud, c’est la curiosité et mon métier d’antiquaire qui m’ont mené sur cette piste. Fouineur impénitent, j’ai découvert un petit calepin d’intérêt dans un marché aux puces et, vlan!, la machine à explorer et à documenter était en route. Et quel parcours! Nous sommes la résultante de toutes ces histoires qui nous ont précédés, et le fait de descendre dans la mine du temps afin d’en dégager les pépites qui y brillent toujours s’avère à la fois une aventure palpitante, à la fois une feuille de route ouvrant la voie sur l’avenir. Il s’agit d’essayer d’éviter les erreurs du passé.»
«J’ai vécu la majeure partie de ma vie dans le Bas-du-Fleuve. J’ai l’âme imbibée de saveurs marines, d’horizons à l’emporte-pièce, et aussi du témoignage et du labeur de ceux et celles qui nous ont ouvert la voie de ce pays autrefois si difficile et duquel ils nous ont transmis un héritage fantastique.»
«À moi maintenant d’apporter ma modeste contribution, fidèle en cela à la parabole des talents.»

Le 3 juin, les éditions du Septentrion ont fait paraître l’ouvrage Plume, Pierrot et moi: la véritable histoire de la Sainte-Trinité, où vous nous entraînez au cœur de la bohème artistique des années 1970, époque durant laquelle vous avez croisé, à Percé, le chansonnier et auteur-compositeur Plume Latraverse ainsi que le poète Pierrot Léger. De cette rencontre inopinée est né un trio de musique rock québécois que vous avez baptisé La Sainte-Trinité. Dites-nous donc: qui de vous trois a eu cet élan idéaliste de former un noyau créatif, «où se mêlent chansons, poèmes et monologues», et qu’ont représenté pour vous ces années d’activité au sein de ce groupe, qui a même «déplacé de l’air» jusqu’à Montréal?
«C’était une époque effervescente. Je connaissais Plume Latraverse depuis de nombreuses années. Au printemps 1970, il m’avait ébloui en me faisant partager ces dizaines et ces dizaines de chansons qu’il avait composées durant l’hiver. C’est ainsi que nous sommes retrouvés à Percé au cours de l’été où, déjà les années précédentes, nous avions souvent fait de la musique ensemble, autant sur le quai, sur la plage que dans les bars. En cet été 1970, notre camarade et poète Pierrot Léger s’est joint à nous et les choses se sont enchaînées.»
«C’était un peu le fruit du hasard. Il faut dire cependant que le message que nous véhiculions correspondait en tout point à l’air du temps, à une période où contestation et remise en question de toute une génération s’avéraient les premiers items à l’ordre du jour. Nous sommes devenus en quelque sorte le fer de lance de cette mouvance. La folie et la révolte qui nous animaient ne connaissaient pas de limites et rien ne semblait à notre épreuve. De fait, les simples remous que nous avons créés se sont transformés en une déferlante et nous avions le vent de toute une jeunesse pour gonfler notre voile.»
«Je conserve de cette période le sentiment d’une vie totale, d’une symbiose parfaite entre les états d’âme de ce jeune homme que j’étais, du message qu’il cherchait à transmettre et de la vérité sociale de l’époque.»
À travers ce livre, c’est tout un pan de la petite histoire du Québec qui y est évoqué, à une période trouble de son évolution, en plus, alors que des tensions bien réelles alimentaient les braises d’un conflit opposant les tenants de l’activisme politique et les enfants du flower power. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette époque assombrie par le voile de la crise d’Octobre où, pour plusieurs, vous étiez «la cellule Divertissement»?
«On peut parler de cette époque comme de la période où la révolution tranquille est passée à deux doigts de devenir la révolution tout court. Tout était remis en question, non seulement par nous, mais par une large part de la société.»
«En quelques années seulement, l’Église (Vatican II) a dû renoncer à la main mise qu’elle imposait à l’ensemble de la collectivité; la pilule contraceptive a rendu la liberté aux femmes; les syndicats et les ouvriers se sont révoltés ouvertement contre les employeurs qui les exploitaient; les bombes, les émeutes et les manifestations monstres faisaient partie du quotidien des Montréalais; la drogue a fait son apparition, d’abord dans certains cercles fermés, avant d’introduire le ferment d’une nouvelle culture.»
«À une période où plus de 50% de la population du Québec avait moins de 25 ans, le leitmotiv était celui des Doors, «We want the world and we want it now» ou, pour travestir Harmonium: «On a mis quelqu’un au monde… et on est mieux de l’écouter!»
«Bien sûr, tout cela a engendré des tensions, des conflits, notamment entre les partisans de la méthode dure (FLQ et marxistes de toutes allégeances) et les adeptes du flower power, dont la révolte se voulait pacifiste. Mais la Sainte-Trinité est au front et elle s’arrange aussi bien de la cocarde révolutionnaire que des explorations lysergiques d’un Timothy Leary.»
En quelques mots, qu’est-ce qui intéressera surtout nos lecteurs et lectrices, au fil des pages, ces friands de bonnes suggestions de lectures à l’approche de la période estivale!
«Je crois qu’en premier lieu, ce qui touchera d’abord les lecteurs et lectrices, c’est le parcours d’un ti-cul en rupture de ban parti de son Saguenay natal pour essayer de trouver son chemin dans la grand’ ville. Montréal est pour lui une métropole anonyme, inquiétante où il avait bien peu de repères.»
«On s’attardera à son cheminement graduel, à ses apprentissages. On découvrira aussi une vision de l’intérieur quant à tous ces mouvements qui pullulaient, cette révolution culturelle qui voyait le jour en même temps que s’émancipait le jeune homme.»
«C’est une période charnière qui a vu éclore presque simultanément Nègres blancs d’Amérique, Les Belles-Sœurs, l’Osstidshow et Robert Charlebois, le Grand Cirque ordinaire, le Parti québécois. On s’amusera aussi en découvrant la folie dont nous étions capables et les innombrables anecdotes qui l’illustrent ici.»
«Enfin, on pourra tâter le terreau, le giron, l’environnement qui a vu surgir l’un de nos grands chantres nationaux, Plume Latraverse, et quel rôle un modeste joueur de flûte à bec originaire d’Arvida a bien pu avoir dans cette histoire.»



