Littérature
Crédit photo : Fabienne Théorêt-Jerome
Marie-Pierre, on vous remercie de prendre la parole au nom du Groupe Miaji et d’avoir accepté notre invitation! Vous êtes une chercheuse allochtone et une anthropologue à l’Université de Montréal. «Miaji» qui signifie, en langue vernaculaire des Anicinabek, «être sur le départ», a été mis sur pied en 2016 par Jean Papatie (1948-2019), dernier chef héréditaire de la communauté anicinabe de Lac Simon. Dites-nous, qu’est-ce qui a motivé la formation de ce groupe, et quelles sont les implications de ses membres?
«Tout a commencé par un projet de Jean Papatie. Il rêvait d’écrire un livre sur l’histoire des gens de Lac Simon pour que les jeunes de la communauté sachent d’où ils viennent. Mais il sentait ses forces décliner et il avait donc rassemblé plusieurs personnes autour de lui, dont Alex Cheezo, Marlène Jérôme, Lucien Wabanonik et Virginia Dumont. C’est le noyau dur qui est resté jusqu’au bout.»
«Or, tout le monde était occupé, et écrire un livre, ça prend de la recherche et du temps. Alex avait vu à l’UQAT une exposition que j’avais présentée sur l’histoire de Pikogan et il m’a contactée. J’ai embarqué Laurence Hamel-Charest (au doctorat à l’époque) et nous sommes allées rencontrer tout le monde.»
«Ce fut le début d’une longue collaboration où chacun a apporté ses compétences.»
Le 6 mai, les éditions du Septentrion ont publié Pawatik: Les Anicinabek de Lac Simon racontent leur histoire, tout premier ouvrage où leur histoire est enfin racontée et à travers lequel rayonnent leurs modes de vie, leurs savoirs, leur culture, leurs rituels, leur richesse culturelle, et bien plus encore. De plus, «de la naissance à la mort, d’un campement à l’autre, du nomadisme à la sédentarisation, ce livre propose un voyage sur leur territoire, à travers leurs points de vue». Pourquoi était-ce si important pour les Anicinabek d’écrire leur histoire?
«D’habitude, quand les Anicinabek se font parler d’histoire, c’est d’abord à l’école. Ou bien lors d’anniversaires de municipalités ou de commémorations de grands événements. Mais dans ces versions de l’histoire, qu’elle soit régionale ou nationale, ils n’apparaissent à peu près jamais, ou alors seulement en toile de fond, comme des figurants. En plus, on parle d’eux avec des points de vue à travers lesquels ils ne se reconnaissent pas.»
«Ils voulaient écrire leur propre version, à partir de leurs propres récits, où ils seraient des acteurs de premier plan, et d’une manière qui leur ressemblerait davantage, c’est-à-dire pas forcément avec beaucoup de dates et d’événements, mais plus en parlant de lieux et de leur mode de vie.»

Le terme «Pawatik», qui veut dire «rapide», fait référence à la façon dont l’aîné Jean Papatie imaginait le récit de leur histoire, comme un voyage au cours duquel des obstacles peuvent survenir sur leur territoire à tout moment. Il illustre également l’idée que «la sédentarisation a été comme un rapide», et à ce titre, la couverture, mise en image par l’illustratrice Fabienne Théoret-Jerome, native de la communauté de Lac Simon, est très parlante. Parlez-nous de l’importance de cette métaphore du rapide dans l’élaboration de ce livre.
«Jean Papatie nous avait dit, à l’une des premières réunions du groupe, que, pour raconter l’histoire, selon la tradition anicinabe, il fallait se baser sur le système de l’eau. Le réseau hydrographique, c’était le système routier des Anicinabek sur leur territoire. On calculait le temps en portages, en arrêts pour dormir, en distances sur un lac, entre deux lacs, etc. Quand on vous racontait une histoire, elle était toujours située. Donc, quand vous arriviez à une place, vous vous souveniez de ce qui s’y était passé.»
«Nous avons gardé l’essentiel de cette idée, ce qui explique l’organisation du livre, qui n’est pas chronologique, mais thématique. Le vocabulaire anicinabe est riche en mots qui parlent de l’eau et des lieux. Nous avons fini par retenir l’idée de « rapide », qui nous semblait bien rendre à quel point la colonisation, puis la sédentarisation, ont été vécues comme un courant tourbillonnant.»
D’après vous, en quoi ce livre éveillera-t-il la curiosité de nos lecteurs et lectrices?
«Je pense que ce livre va autant intéresser les personnes qui ne connaissent pas grand-chose sur les familles de Lac Simon et leur histoire que les gens qui s’y connaissent plus, y compris les Anicinabek eux-mêmes, de Lac Simon ou d’une autre communauté.»
«D’abord, la diversité des thèmes abordés peut rejoindre des intérêts variés. Ensuite, je crois que la structure même du livre va en étonner plusieurs: c’est un livre d’histoire, mais qui ne ressemble pas à un livre d’histoire comme on a l’habitude d’en voir. Pour le monde d’ici, cela parle de lieux familiers aux habitants de l’Abitibi-Témiscamingue.»
«Enfin, le livre comprend de nombreuses anecdotes, ainsi que des petits tableaux récapitulatifs et des capsules éducatives qui pourront séduire les enseignants, mais pas seulement. Tout le monde y trouvera son compte!»
La publication de cet ouvrage n’est pas la première réalisation du groupe Miaji. Par le passé, deux expositions muséales ont été présentées, soit Écrire l’histoire des Simo Sagainiwininik et Ka odji madjisek, à travers lesquelles est relatée la version de l’histoire des Anicinabek du XIXe et XXe siècle, ainsi qu’une bande dessinée, Odibi: voyage dans l’histoire anicinabe de Lac Simon. Comment ces divers projets collaboratifs et artistiques ont-ils été accueillis par la communauté de Lac Simon, et plus largement dans les milieux académiques et littéraires?
«Au début, notre mandat, à Laurence et moi, c’était juste d’écrire un livre, avec la collaboration étroite des Anicinabek de Miaji. Mais cela prend du temps. Or, Jean n’avait plus beaucoup de temps, et nous avions tous décidé dès le départ que la recherche ne prendrait pas dix ans! Il fallait trouver des moyens pour que les gens de la communauté voient ce que nous faisions concrètement, pour qu’ils aient envie d’embarquer et pour qu’ils se reconnaissent. Et il fallait aussi s’adresser à du monde qui ne lit pas de livres.»
«Alors nous avons produit des expositions et une BD, tous ensemble. Le livre, c’est le «couronnement». Jusqu’ici, les projets ont tous été très bien accueillis, aussi bien à Lac Simon que dans les milieux de l’éducation et de la culture.»
«Je pense que le secret, c’est l’aspect collaboratif. Ça a été une formidable aventure commune!»



