«Dans la peau de...» E.M. Carroll, bédéiste et auteur∙e pour qui l'art est un acte thérapeutique – Bible urbaine

LittératureDans la peau de

«Dans la peau de…» E.M. Carroll, bédéiste et auteur∙e pour qui l’art est un acte thérapeutique

«Dans la peau de…» E.M. Carroll, bédéiste et auteur∙e pour qui l’art est un acte thérapeutique

L'horreur, le terrain le plus agréable à explorer pour iel

Publié le 30 avril 2026 par Éric Dumais

Crédit photo : Éditions 404 @Tous droits réservés

Chaque semaine, tous les vendredis, Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur la personne interviewée et de permettre au lecteur d’être dans sa peau, l’espace d’un instant. Aujourd’hui, nous avons eu le plaisir d'échanger avec E.M. Carroll, bédéiste et auteur∙e canadien∙ne qui, d'aussi loin qu'iel se rappelle, a toujours voué une passion pour le neuvième art et pour le dessin, mais qui a longtemps douté d'avoir le potentiel de se frayer un chemin et une réputation. Devenue aujourd'hui une figure incontestée de la bande dessinée d'horreur, iel a créé un petit bijou avec «Une invitée dans la demeure», récemment sorti en langue française aux Éditions 404.

E.M. Carroll, quel bonheur de t’accueillir à cette série d’entrevues! On te souhaite la bienvenue. Iel es un∙e bédéiste canadien∙ne ayant toujours été fasciné∙e par l’horreur et ses thématiques sombres. D’où te vient cette fascination, quelles sont tes influences, et qu’est-ce qui t’a motivé∙e à te lancer dans la création de bandes dessinées, autour de 2010?

«Bonjour, et merci de m’accueillir! Je vais essayer d’être aussi concis∙e que possible, parce qu’il y a trop de directions que je pourrais adopter, mais je dirais que l’une de mes premières grandes influences, ç’a été de regarder des films d’horreur avec mon père et mon frère aîné, qui sont de grands amateurs du genre. Mon père était aussi très doué pour raconter des histoires effrayantes et des légendes urbaines, et le rythme de ces récits m’est toujours resté.»

«J’ai toujours lu des bandes dessinées en grandissant, et j’ai toujours aimé dessiner, mais je ne voyais pas vraiment de place pour moi dans l’industrie de la BD au sens large, donc je faisais surtout ça pour moi-même. J’ai commencé à créer des bandes dessinées à la fin de la vingtaine, encouragée par des amis dessinateurs (et parce qu’il était si facile de publier en ligne).»

«Sans cet accueil initial et ces encouragements, je ne sais pas combien de temps j’aurais continué à partager mon travail ou à me pousser à créer des œuvres plus longues.»

À ce jour, tu as publié diverses bandes dessinées d’horreur au format court, telles que Through the Woods, Ann By the Bed, Beneath the Dead Oak Tree et When I arrived at the Castle, entre autres, une BD mettant en scène de sensuelles vampires lesbiennes qui ont du mordant! Parle-nous de ces thèmes qui t’occupent l’esprit et qui te poussent à créer, depuis tes débuts?

«Honnêtement, j’essaie de ne pas trop intellectualiser les choses et de simplement dessiner ce que je ressens le besoin de dessiner. Quand quelqu’un crée à partir d’une forme de pulsion et de satisfaction personnelle, je pense que ça transparaît à travers son œuvre, et c’est quelque chose qui m’attire aussi comme lecteur∙rice (ou spectateur∙rice).»

«L’horreur recoupe beaucoup d’éléments que je prends plaisir à dessiner (que ce soit le gore, les monstres, le sang, ou même des vampires lesbiennes sensuelles), donc, c’est le terrain le plus agréable à explorer pour moi. Souvent, j’ai l’impression de travailler sur des démons intérieurs, de traiter des sentiments de culpabilité ou de honte à travers mon art, ce qui peut être un peu embarrassant avec le recul.»

«Mais l’horreur permet de créer une sorte de double de soi-même qu’on peut malmener, et ça s’est toujours révélé assez thérapeutique pour moi.»

Planches tirées de la bande dessinée «Une invitée dans la demeure». Photo: Éditions 404 @ Tous droits réservés

En 2023, tu as dévoilé l’une de tes pièces maîtresses, A Guest in the HouseUne invitée dans la demeure», en français), un vrai petit joyau du neuvième art! C’est un roman graphique de près de 240 pages au sein duquel on suit Abby, une femme discrète et solitaire qui emménage dans la maison de son époux David Smith, un dentiste respecté, et de sa fille, Crystal. Or, bien que leur quotidien suive son cours, un mystère plane: qu’est-il arrivé à Sheila, l’ex-femme de David, une artiste qui, selon lui, est décédée des suites d’une maladie? Et le plus étrange, c’est qu’il évite à tout prix d’en parler… Dis-nous comment cette histoire, plongée dans les années 1990, a germé en toi, et comment les traits du personnage d’Abby te sont apparus.

«Au risque de paraître un peu trop artiste, l’idée initiale m’est venue en rêve. Évidemment, ça n’avait pas beaucoup de sens au départ, mais l’ossature est restée — une sorte de conte classique ou gothique autour d’une seconde épouse qui tente de percer les secrets de son mystérieux nouveau mari (dans le rêve original, le mari et sa fille étaient en fait des créatures marines ayant pris une forme humaine — le livre a évidemment pris une tout autre direction par la suite).»

«Comme l’eau était un élément central dans l’idée de départ, je l’ai conservé, mais en passant de l’océan à un lac. J’ai aussi été fortement influencée par le roman A Jest of God de Margaret Laurence, qui a façonné en grande partie le personnage d’Abby, une protagoniste assez typique chez moi — habitée par la honte et la culpabilité, et liées à l’envie qu’elle ressent envers les autres et ses propres désirs déroutants.»

«J’aime intégrer cet aspect très humain dans l’horreur, parce qu’il est insoluble et chaotique, surtout lorsqu’il se combine à une force extérieure, à l’instar d’un monstre ou d’un fantôme.»

Paru aux Éditions 404, ce conte d’horreur – qu’on a dévoré une seule soirée! –, porté par une voix narrative puissante et ensorcelante, nous entraîne dans les confins d’un univers où les peurs viscérales, les chagrins inconsolables et les actes impardonnables façonnent une histoire touchante qui se conclue sur une finale carrément inattendue. Qu’espères-tu que nos lecteurs et lectrices ressentent comme émotions une fois la dernière page tournée?

«Personne n’aime vraiment entendre ça, mais j’aime laisser chez le lecteur des impressions non résolues, un peu comme un miasme qui persiste après un mauvais rêve. Quand je crée un livre, surtout d’une telle ampleur, j’essaie d’offrir quelque chose qui gagne à être relu. D’une certaine manière, j’espère que la fin incitera le lecteur à revenir en arrière, à relire pour mieux démêler ses impressions, ou à repérer des détails qui lui auraient échappé.»

«Personnellement, je n’aime pas l’horreur qui boucle tout de façon trop nette ou qui se termine sur une note trop rassurante. Et cela se reflète dans mon travail.»

Planches tirées de la bande dessinée «Une invitée dans la demeure». Photo: Éditions 404 @ Tous droits réservés

Avant de clore cet entretien, on serait curieux d’en savoir plus sur ton processus de création: comment se déroule une journée dans la peau d’E.M. Carroll? Et si ce n’est pas un secret d’État, peux-tu nous en dire plus sur le projet qui t’occupe actuellement?

«En général, mon processus créatif consiste à esquisser un ensemble de pages pour la semaine le dimanche ou le lundi, puis à travailler une séquence à la fois jusqu’à la version finale, avant de passer à la suivante. Je planifie assez peu mes bandes dessinées, si ce n’est les grandes lignes de l’intrigue, et je construis les transitions entre ces points au fur et à mesure. Trop de planification me fait perdre mon élan, et l’histoire me paraît terne si j’en sais trop à l’avance.»

«Cela dit, je viens tout juste de terminer mon plus récent livre! Je ne peux malheureusement rien dire pour le moment, sinon qu’il s’agit encore d’une bande dessinée d’horreur, et que j’ai eu énormément de plaisir à travailler dessus. J’ai hâte de pouvoir l’annoncer, quand le moment sera venu!»

Horaire des séances de dédicaces d’E.M. Carroll au Festival BD de Montréal

  • Vendredi le 15 mai: 16 h à 17 h et 18 h 45 à 19 h 30
  • Samedi le 16 mai: 11 h à midi et 17 h 30 à 18 h 30

La bande dessinée Une invitée dans la demeure d’E.M. Carroll, publiée aux Éditions 404, est actuellement en vente dans une librairie près de chez vous au coût de 56,95 $ (papier) ou 29,99 $ (PDF et ePub). Et pour découvrir nos précédentes chroniques «Dans la peau de…», visitez le labibleurbaine.com/nos-series/dans-la-peau-de.

*Cet article a été produit en collaboration avec Interforum Canada.

Nos recommandations :

Vos commentaires

Revenir au début