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Crédit photo : TMDB @ Tous droits réservés
Hamnet n’est pas une énième transposition à l’écran de l’une des pièces de théâtre les plus célèbres de William Shakespeare, mais plutôt une œuvre qui retrace la période tragique qu’a vécu le dramaturge (joué ici par Paul Mescal) avec son épouse Anne Hathaway (Jessie Buckley, qui adopte le prénom d’Agnes dans le roman et dans le film), et ce qui l’a mené à la création d’Hamlet.
Vu que de nombreux éléments sur la vie respective de ces personnes nous sont inconnus, Hamnet reste un roman de fiction librement inspiré des événements qui ont potentiellement façonné le chef-d’œuvre que nous connaissons tous.

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Cela n’a pas empêché Zhao de mettre en images un récit qui se veut à la fois humain et intime, mais qui, malgré de bonnes intentions, finit par aboutir sur un exercice froid de manipulation émotionnelle, qui force quasiment les spectateurs à pleurer, plutôt que ces mêmes émotions se fassent naturellement sentir.
C’est un film qui va à l’opposé de sa signature artistique. Même le film Eternals s’accordait avec son langage poétique, et ce, dans un canevas plus large. Au lieu d’admirer une photographie texturée, douce et naturelle (que nous retrouvons dans toute son œuvre, notamment à travers ses collaborations avec Joshua James Richards), Chloé Zhao a fait appel ici au directeur photo polonais Łukasz Żal, mais force est d’admettre que ses sensibilités ne sont pas du tout compatibles avec le langage visuel de la cinéaste.
Résultat, le public ne ressent pas le même degré de proximité avec les protagonistes, puisque les compositions que crée Żal sont d’une froideur clinique extrême. Même les plans les plus rapprochés, où nous devrions théoriquement ressentir la souffrance physique et psychologique des personnages, ont un air d’artificialité, alors que Zhao, elle, est une réalisatrice qui jure que par le plus grand réalisme possible.
La signature froide de Żal fonctionnait bien dans un film comme The Zone of Interest, puisque l’histoire qui y est dépeinte n’est pas ce qu’il y a de plus agréable, et elle force les spectateurs à garder une certaine distance pour mieux observer ces personnages auxquels on a bien du mal à s’attacher.
Un attachement émotionnel limité aux personnages
Cela dit, l’attachement émotionnel est au cœur de la démarche artistique de Chloé Zhao, et la direction photo ne répond pratiquement jamais à cette approche, nous distanciant des personnages alors que nous devrions au contraire être au plus près d’eux, comme le cœur du récit se concentre sur la relation qu’entretiennent William et Agnès avec leur seul fils, Hamnet (Jacobi Jupe).
À aucun moment du film j’ai eu l’impression de me sentir à portée des personnages, même dans les séquences les plus difficiles, soit la naissance cauchemardesque de Hamnet, soit son sacrifice quasi spirituel (malheureusement, cette dimension spirituelle, un autre thème récurrent des films de Zhao, est incroyablement sous-développée ici). Les plans – stériles – enlèvent toute texture au récit et ne répondent jamais aux émotions très fortes des acteurs qui, eux, jouent leurs personnages de la manière la plus agressive et théâtrale possible.

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Hamnet est un film qui ne fait pas confiance à l’intelligence de ses spectateurs et qui préfère diriger leurs émotions plutôt que de les développer à travers les personnages. Et c’est vraiment étrange de ressentir cette impression dans un film de Chloé Zhao, une réalisatrice qui, jusqu’à présent, ne donnait aucune information à son public sur la façon dont ceux-ci devaient se sentir à l’égard de ce qu’elle met en scène.
Depuis toujours, c’est le réalisme de la situation qui les guide vers toute une gamme d’émotions, puisque notre subjectivité en tant qu’humains nous permet, d’une façon ou d’une autre, de nous connecter aux thèmes et aux personnages représentés à l’écran.
Même Eternals, avec sa structure narrative fragmentée entre les différentes strates du passé et la mort d’Ajak (Salma Hayek) dans le présent, donnait au public des indices lui permettant de porter attention aux microdétails sur les protagonistes vulnérables, afin qu’il contemple mieux leur avenir en tant que protecteurs, plutôt que sur le récit avec un grand R.
Comme, dans Hamnet, tout est mis en scène à la puissance mille, l’impact émotionnel semble manufacturé plutôt qu’authentique. Nous n’avons pas l’opportunité de puiser dans les pensées les plus profondes d’Agnes, de Shakespeare, voire de Hamnet. Or, nous avons droit à amplement de scènes où Zhao, avec l’aide du compositeur Max Richter, indique au public comment se sentir. Par conséquent, rien n’est réellement sincère.
Évidemment, le cinéma manufacture des émotions, mais le public ne devrait théoriquement pas ressentir qu’il est en train de se faire manipuler. Un bon cinéaste laisse sa caméra – et ses acteurs – faire le travail pour lui. Un bon exemple récent de cela est le film Sentimental Value, plus spécifiquement lors du plan-séquence final, où Renate Reinsve interprète une litanie d’émotions complexes, amplifiée par un changement subtil de son faciès. Tout y est dit, sans que le cinéaste Joachim Trier ait eu besoin de l’épeler aux spectateurs.
D’ailleurs, aucune musique n’est jouée durant cette scène; tout est concentré sur le jeu facial de son actrice principale et les émotions vécues.

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La musique comme un outil pour mieux dicter les émotions
En contraste, la musique dans Hamnet – omniprésente à tout instant – n’agit pas comme un soutien au jeu des acteurs, mais comme un outil pour susciter une réponse émotionnelle de la part des spectateurs.
Cette affirmation est très bien illustrée par une apparition de toute dernière minute, lors de la scène finale, d’une des pièces les plus connues de Richter, «On the Nature of Daylight». Cette dernière agit comme un appel désespéré pour faire pleurer le public sur demande, alors qu’elle ne correspond en aucun cas à la gravité émotionnelle du moment, alors qu’Agnes regarde la pièce Hamlet atteindre, pour la première fois, sa conclusion dévastatrice.
Bref, tout sonne faux du début à la fin, malgré le sujet, qui est difficile, et plusieurs scènes qui suscitent néanmoins des réactions, en raison de sa nature forte et puissante.
Moi qui ai récemment perdu un membre de ma famille et vécu une période assez sombre de deuil, tout, dans Hamnet, résonnait en moi; mais le produit final m’a étrangement laissé indifférent. Je n’ai vécu aucune réaction face aux séquences agonisantes que vivent Agnes et William face à leur tragédie personnelle, et ce, malgré la difficulté des scènes dépeintes dans le film.
Certes, Buckley et Mescal sont excellents dans leur rôle, il n’y a aucun doute là-dessus. Jupe aussi, quoique sa présence dans le film est plus limitée que celle des deux autres vedettes. Cela étant dit, la façon dont Chloé Zhao dépeint cette histoire tragique, coscénarisée avec O’Farrell, n’était assurément pas la bonne voie à entreprendre.
Le jeu est tellement exagéré, avec des cris et des pleurs tonitruants qui nous assomment de façon incessante, sans réelle pause où nous pourrions souffler avec les protagonistes un moment. Tout est tellement intense qu’à plusieurs moments, je ne croyais plus du tout à l’attachement complexe qui unit William à Agnes.

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Parfois, en faire trop nuit à l’impact d’une histoire, et c’est la raison principale qui fait d’Hamnet la toute première déception signée Zhao (oui, vous m’avez bien lu, je suis l’un des seuls qui a adoré Eternals!)
Bien sûr, les costumes et la conception artistique sont quant à eux impeccables, mais le langage visuel et la structure dramatique du film vont à l’encontre des prouesses auxquelles nous avait habitués la cinéaste oscarisée jusqu’à maintenant.
Pour un film qui traite des thèmes du deuil et du pouvoir réparateur de l’art je dois admettre que Sentimental Value est beaucoup plus efficace que Hamnet dans sa force d’impact, et c’est simplement grâce au pouvoir de ses acteurs et d’une caméra qui souligne toujours leurs traits les plus vulnérables.
Les émotions du film de Trier arrivent jusqu’à nous tout naturellement, surtout lors de la scène finale. Ici, on fait confiance à l’intelligence des spectateurs, sans avoir besoin de recourir à une musique manipulatrice qui nous incite à pleurer, comme tout bon film dramatique, quoi.
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