«Black Bag» de Steven Soderbergh: un grand retour aux sources – Bible urbaine

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«Black Bag» de Steven Soderbergh: un grand retour aux sources

«Black Bag» de Steven Soderbergh: un grand retour aux sources

Le cinéaste continue d'innover et de captiver

Publié le 12 mars 2025 par Maxance Vincent

Crédit photo : Claudette Barius / Focus Features

Seulement deux mois après la sortie de «Presence», Steven Soderbergh est de retour avec un tout nouveau film, cette fois-ci loin de l'exercice technique d'une caméra prenant la perspective d'un fantôme pris entre les murs d'une maison. Intitulé «Black Bag», ce drame d'espionnage agit comme un retour aux sources pour un cinéaste qui a fait sa marque avec des films plus didactiques, tels qu'«Out of Sight» et la trilogie «Ocean’s».

Nous ne sommes plus dans une production où Soderbergh ne fait que montrer son dispositif comme nouvelle forme d’innovation formelle à l’ère numérique. Depuis qu’il a sorti de sa retraite en 2017, le cinéaste américain continue de repenser, à sa manière, comment un film doit être tourné et conçu dans un environnement où tout le monde peut faire du cinéma avec son propre téléphone ou une simple caméra.

Plus important encore, Soderbergh interroge la façon dont ces nouveaux dispositifs de captation d’images peuvent créer des émotions différentes au public que la pellicule, surtout lorsqu’il est possible de réaliser quelque chose de tangible avec un iPhone.

L’acteur Michael Fassbender et le réalisateur Steven Soderbergh sur le tournage de «Black Bag». Photo: Claudette Barius / Focus Features

C’est d’ailleurs avec cet outil que le réalisateur, agissant toujours comme directeur de la photographie, a tourné Unsane et High Flying Bird, utilisant les textures numériques du cellulaire pour viser deux objectifs complètement différents, en plus d’encourager la relève à utiliser son imagination avec peu de moyens.

Sa dernière œuvre, Presence, a été tournée à l’aide d’une caméra Sony librement disponible sur le marché. Évidemment, cela crée une esthétique particulière, en représentant le point de vue du fantôme par le biais d’un fish-eye perpétuel, mais Steven Soderbergh montre aussi qu’il est possible de créer du grand cinéma avec un seul objet lorsque l’intention artistique est forte derrière l’envie de création.

Soderbergh est l’un des rares réalisateurs à être conscient du fait que l’environnement cinématographique change très rapidement. De fait, il continue de s’adapter à une société davantage axée sur le numérique. Ce phénomène s’est accéléré à une vitesse grand V lors de la pandémie de COVID-19, et il continue sa montée même cinq ans après, avec l’arrivée de l’intelligence artificielle et de caméras contenant des résolutions plus hautes afin d’atteindre un réalisme sans précédent.

Depuis Logan Lucky, Steven Soderbergh montre que le langage visuel du cinéma a toujours besoin de se réinventer pour captiver l’attention d’un public qui est de plus en plus distrait par ses «bébelles» technologiques. Comment le septième art peut-il contrer une génération qui baigne constamment dans des écrans à journée longue? Si la facture visuelle d’un film trempe dans les codes d’une série télévisée et ne prend pas en considération les habitudes changeantes des consommateurs, le cinéma en tant qu’art peut-il survivre?

Steven Soderbergh livre un récit purement visuel

Black Bag agit comme une réponse subjective à toutes ces questions, puisque tout le sens de son récit est fabriqué à travers son visuel, notamment la façon avec laquelle le cinéaste positionne (et bouge) la caméra et son montage méthodique, donnant ainsi un rythme précis à un récit qui évolue rapidement lorsqu’il rencontre des soubresauts narratifs.

Les dialogues écrits par le scénariste David Koepp (qui a également collaboré avec Soderbergh pour Presence et KIMI) ne sont presque pas importants. Nous sommes capables de sentir la tension psychologique qui opère entre les deux protagonistes, les espions George (Michael Fassbender), et Kathryn Woodhouse (Cate Blanchett).

Cate Blanchett dans le rôle de Kathryn St. Jean. Photo: Claudette Barius / Focus Features

D’ailleurs, Soderbergh attire immédiatement l’œil du spectateur avec un long plan séquence au début du film introduisant George, un espion qui travaille pour une agence internationale obtenant de l’information cruciale sur un potentiel traître à la nation travaillant dans le même lieu que George. Le long traveling de l’intérieur jusqu’à l’extérieur du bar nous donne assez d’information sur le climat qui va régner durant ces 94 minutes de pur plaisir esthétique.

George et Kathryn reçoivent leurs collègues Clarissa Dubose (Marisa Abela), Freddie Smalls (Tom Burke), Zoe Vaughan (Naomie Harris) et James Stokes (Regé-Jean Page) pour le souper, car ils suspectent que l’un d’entre eux a divulgué des informations secrètes sur la nature de leur opération à un pays ennemi. Il s’avère que ce n’est aucun d’entre eux, mais Kathryn, qui devient la suspecte principale de son mari lorsqu’elle lui ment directement en pleine face sur ses activités, testant ainsi les allégeances qu’a George à son mariage ou la sécurité nationale du Royaume-Uni.

Les multiples rebondissements que Sodebergh et Koepp nous proposent ne seront pas révélés dans cette critique, car le plaisir de découvrir une nouvelle production du réalisateur d’Ocean’s Eleven c’est de  savoir que peu au début pour être complètement surpris arrivé au dénouement.

Parfois, le scénario de David Koepp se complexifie beaucoup trop souvent, mais jamais au détriment d’une esthétique hypercontrôlée souhaitant «déchirer» les codes classiques du film criminel et d’espionnage. La musique de David Holmes nous rappelle des airs de Lalo Schifrin, qui ne proviennent toutefois pas de Mission: Impossible, mais bien de la saga Dirty Harry.

La photographie de Soderbergh (sous le pseudonyme «Peter Andrews») est plus axée sur de très gros plans des yeux des protagonistes, du polygraphe, ou d’un changement dans leur faciès, que d’images avec un côté plus épique et spectaculaire. Nous sommes dans une intimité totale avec les personnages, lesquels, à leur tour, cachent des informations cruciales, ce qui encourage les spectateurs à suspecter que toutes les figures importantes du film ont une part à jouer dans ce conflit. Il devient donc impossible de croire les espions, maîtres de l’art du mensonge, une part importante de leur métier.

Les codes du film d’espionnage sont renversés

Il est intéressant de voir à quel point Steven Soderbergh renverse nos préconceptions du film d’espionnage en choisissant Pierce Brosnan, un ancien James Bond, dans le rôle du «M» qui ne fait que duper ses propres collègues et qui suit ses propres buts nébuleux et moralement gris. Le conflit, même s’il a des implications mondiales, a des enjeux personnels, puisque la caméra du réalisateur nous plonge au plus près de ses protagonistes, afin que nous essayions de déterminer par nous-mêmes si l’un d’entre eux (ou pourquoi pas tout le monde) camoufle quelque chose d’essentiel.

Michael Fassbender dans le rôle de George Woodhouse, Tom Burke en tant que Freddie Smalls et Pierce Brosnan jouant Arthur Steiglitz. Photo: Claudette Barius / Focus Features

George a choisi un métier au sein duquel la ruse est primordiale afin d’assurer sa survie. Qu’arrive-t-il lorsque l’amour de sa vie n’est pas honnête avec lui et l’induit en erreur? Bien sûr, il suspecte son épouse, mais il commence progressivement à douter de l’honnêteté de tout le monde autour de lui, aboutissant à une dernière scène si percutante que le montage de Soderbergh (sous le pseudonyme «Mary Ann Bernard») nous tient fortement en haleine.

Michael Fassbender et Cate Blanchett sont exceptionnels

Ce sentiment palpable de tension ne serait pas possible sans un jeu de grande rigueur par Michael Fassbender et Cate Blanchett, qui crèvent l’écran avec deux performances complètement majestueuses. Les deux adhèrent totalement au langage visuel que crée Soderbergh pour impliquer le public dans ce casse-tête beaucoup plus complexe que la simple proposition d’un thriller où l’un suspecte l’autre. Leurs regards perçants, en très gros plan, juxtaposés les uns à la suite des autres créent un sentiment de tension qui tourne progressivement en paranoïa lorsque George suspecte davantage son épouse en traçant ses mouvements.

Fassbender, qui a auparavant joué un tueur à gages méthodique avec David Fincher, se retrouve maintenant aux commandes d’un espion où rien ne lui échappe. Il a un peu moins de précision que dans The Killer, mais il est, en revanche, largement plus paranoïaque, trait de caractère qui le rend saisissant de la minute où nous plongeons dans l’univers du film par le biais du plan séquence.

Blanchett, quant à elle, retrouve l’écran avec un personnage taillé sur mesure pour elle. Après avoir reçu d’innombrables éloges pour le meilleur rôle de sa carrière avec Tár de Todd Field, l’actrice australienne a malheureusement commis une mégarde en jouant dans le pire film de sa carrière, Borderlands d’Eli Roth, qui s’est avéré un flop autant par la critique qu’au box-office. Malgré une prestation colorée dans Rumours de Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Johnson, c’est avec Soderbergh qu’elle retrouve la finesse qui a fait d’elle un incontournable à Hollywood; elle se masque tellement dans son personnage que le spectateur a de la difficulté à déterminer si Kathryn ment bel et bien pour cacher son objectif, ou pour protéger la vie de son mari.

Cela n’est pas accompli par le biais de scènes dialoguées (quoique le film en contient plusieurs), mais à travers le jeu facial qu’offre Cate Blanchett au service de l’esthétique de Steven Soderbergh.

Ce contrôle total du visuel résulte non seulement d’un grand divertissement digne des meilleures œuvres du cinéaste, mais aussi d’une réelle de leçon de cinéma signée par un auteur qui continue, malgré tous les changements technologiques qu’il rencontre depuis le début de sa carrière, à innover dans sa technique.

Michael Fassbender dans le rôle de George Woodhouse et Marisa Abela en tant que Clarissa Dubose. Photo: Claudette Barius / Focus Features

Il serait naïf de croire que Soderbergh sait où le médium va évoluer dans un an, mais cela ne lui empêche pas de continuer d’expérimenter et de pousser les limites des nouvelles technologies vers des horizons inconnus afin de nous émerveiller et de continuer d’encourager les aspirants cinéastes à utiliser les moyens qu’ils ont à leur disposition pour créer.

Car c’est avec la création que le cinéma avancera et perdurera, et ce, peu importent les permutations technologiques que le médium rencontrera dans le futur.

Le film «Black Bag» de Steven Soderbergh en images

Par Claudette Barius / Focus Features

  • «Black Bag» de Steven Soderbergh: un grand retour aux sources
    Cate Blanchett dans le rôle de Kathryn St. Jean et Michael Fassbender en tant que George Woodhouse. Photo: Claudette Barius / Focus Features
  • «Black Bag» de Steven Soderbergh: un grand retour aux sources
    Regé-Jean Page dans le rôle de Col. James Stokes et Michael Fassbender en tant que George Woodhouse. Photo: Claudette Barius / Focus Features
  • «Black Bag» de Steven Soderbergh: un grand retour aux sources
    Michael Fassbender dans le rôle de George Woodhouse. Photo: Claudette Barius / Focus Features
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    L'acteur Michael Fassbender et le réalisateur Steven Soderbergh sur le tournage de «Black Bag». Photo: Claudette Barius / Focus Features
  • «Black Bag» de Steven Soderbergh: un grand retour aux sources
    Michael Fassbender dans le rôle de George Woodhouse, Tom Burke en tant que Freddie Smalls et Pierce Brosnan jouant Arthur Steiglitz. Photo: Claudette Barius / Focus Features
  • «Black Bag» de Steven Soderbergh: un grand retour aux sources
    Regé-Jean Page dans le rôle de Col. James Stokes, Naomie Harris en tant que Dr. Zoe Vaughn, Michael Fassbender jouant George Woodhouse, Cate Blanchett en tant que Kathryn St. Jean, Tom Burke interprétant Freddie Smalls et Marisa Abela dans le rôle de Clarissa Dubose. Photo: Claudette Barius / Focus Features Credit: Claudette Barius/Focus Features © 2025 All Rights Reserved.
  • «Black Bag» de Steven Soderbergh: un grand retour aux sources
    Regé-Jean Page dans le rôle de Col. James Stokes, Naomie Harris jouant Dr. Zoe Vaughn et Michael Fassbender jouant George Woodhouse. Photo: Claudette Barius / Focus Features
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    Cate Blanchett dans le rôle de Kathryn St. Jean. Photo: Claudette Barius / Focus Features
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    Michael Fassbender dans le rôle de George Woodhouse et Marisa Abela en tant que Clarissa Dubose. Photo: Claudette Barius / Focus Features
  • «Black Bag» de Steven Soderbergh: un grand retour aux sources
    Naomie Harris dans le rôle de Dr. Zoe Vaughn et Cate Blanchett jouant Kathryn St. Jean. Photo: Claudette Barius / Focus Features
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    Tom Burke dans le rôle de Freddie Smalls et Michael Fassbender jouant George Woodhouse. Photo: Claudette Barius / Focus Features
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    Cate Blanchett dans le rôle de Kathryn St. Jean. Photo: Claudette Barius / Focus Features
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    Le réalisateur Steven Soderbergh sur le tournage de «Black Bag». Photo: Claudette Barius / Focus Features

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