LittératureRomans québécois
Crédit photo : Les Éditions TNT
À travers une histoire de filiation, d’abandon, de secrets et de retrouvailles, les auteurs nous rappellent que nos vies sont faites de bien plus que ce que nous savons de nous-mêmes. Nous portons aussi les décisions de celles et ceux qui nous ont précédés, leurs blessures, leurs regrets, leurs amours inachevées.
Et parfois, il suffit d’une simple phrase écrite sur une feuille de papier pour faire basculer tout ce que l’on croyait savoir.
Tout commence lorsqu’une mystérieuse lettre arrive pour Neige, autrice et traductrice vivant avec Julien, son mari notaire. Dans une enveloppe couleur lavande imprégnée d’une odeur d’eau de linge, on lui a simplement écrit: «Je t’aimerai toujours». Ce message venu de France éveille immédiatement la curiosité du couple. Alors que Julien tente de taire sa suspicion et sa jalousie naissante, Neige entreprend de trouver de qui vient cet envoi.
De lettre en lettre, un lien se tisse avec celle qui les envoie, Blanche, une vieille pianiste vivant dans la solitude. Peu à peu, les révélations s’accumulent et Neige découvre que toute son histoire familiale repose sur un secret soigneusement gardé depuis sa naissance.
Cette correspondance devient alors le point de départ d’un voyage à travers plusieurs générations, reliant le Québec à la France, les vivants aux morts, les regrets aux pardons.
La douceur comme moteur du récit
Ce qui touche d’abord dans La somme de nous, c’est sa douceur.
Nous vivons à une époque où tout doit aller vite. Les intrigues doivent exploser dès les premières pages, les révélations doivent se succéder sans répit, et chaque chapitre doit se terminer sur un suspense. Ici, Denis Morin et Michel Lemieux réussissent le pari inverse, c’est-à-dire qu’ils nous installent dans le quotidien de leurs personnages. Ils nous laissent respirer avec eux. Les journées passent. Les repas se préparent. Les kirs se boivent lentement. Les lettres traversent l’océan.
Et c’est précisément ce rythme qui donne toute sa force au roman.
On ne lit pas ce livre pour se dépêcher de savoir ce qui va arriver à la page suivante. On le lit pour demeurer auprès de ces personnages auxquels on s’attache progressivement. On savoure les mots, les silences, les petits moments sans importance apparente qui, mis bout à bout, composent une vie entière.
L’écriture est délicate, parfois poétique, toujours empreinte d’une grande humanité. Plusieurs passages donnent envie de s’arrêter quelques instants pour les lire à nouveau tant ils sont beaux. Certains ressemblent presque à des méditations sur le temps, l’amour et le pardon.
Des personnages profondément humains
L’une des grandes réussites du roman réside dans ses personnages.
Julien, avec sa rigidité presque maladive, apparaît d’abord difficile d’approche. Pourtant, derrière ses conseils et son besoin de contrôle se cache un homme vulnérable qui tente simplement de donner un sens à un monde qu’il ne comprend pas toujours.
Neige, quant à elle, est le cœur du récit. Sa découverte sur ses origines aurait pu donner lieu à une explosion de colère ou à un drame spectaculaire. Les auteurs choisissent plutôt de montrer une femme qui traverse l’incompréhension, la tristesse et la frustration avec une lucidité touchante.
Mais c’est Blanche qui marque le plus l’imaginaire.
Cette vieille pianiste qui joue pour elle-même, loin des regards, possède une présence lumineuse. Ses lettres respirent la tendresse. Malgré les deuils qui ont jalonné sa vie, malgré les choix qu’elle a dû faire et qu’elle porte encore en elle comme des cicatrices, elle demeure profondément habitée par l’amour.
Chaque fois qu’elle apparaît, le roman gagne en profondeur.
Le pouvoir oublié des lettres
Il y a quelque chose de particulièrement beau avec la place qu’occupent les lettres tout au long du récit.
Le roman se déroule à la fin des années 1990, soit au début de l’ère des courriels, des textos, et le fait de voir les personnages prendre le temps d’écrire sur du papier, de choisir leurs mots, d’attendre une réponse pendant plusieurs jours apporte une dimension précieuse aux échanges.

Les auteurs Denis Morin et Michel Lemieux. Photo: Tous droits réservés
Les missives entre Neige et Blanche deviennent rapidement l’âme du roman. Chaque lettre est un cadeau. Chaque enveloppe transporte un morceau de confidence supplémentaire. Chaque réponse permet à la relation de grandir.
Le livre donne même envie de renouer avec cette forme de communication aujourd’hui rare. D’écrire à quelqu’un simplement pour lui dire qu’on pense à lui. Sans urgence, sans notification, sans écran. Juste avec des mots.
Quand le réalisme magique s’invite dans l’histoire
Si les trois premiers quarts du roman séduisent profondément, la dernière partie m’a laissée partagée.
Jusqu’alors, La somme de nous avançait avec une cohérence remarquable dans son exploration des liens familiaux, du pardon et de la mémoire. Puis, le récit emprunte progressivement les chemins du réalisme magique.
Des personnages décédés se manifestent. Des voix venues de l’au-delà interviennent directement dans l’histoire. Certaines scènes flirtent davantage avec le surnaturel qu’avec l’émotion intimiste qui caractérisait le début du roman.
On comprend l’intention des auteurs. Ils cherchent peut-être à partager l’idée que les morts continuent d’habiter les vivants, que l’amour survit au temps et que certaines présences ne nous quittent jamais complètement.
Malgré tout, cette orientation semble parfois moins maîtrisée.
Le personnage de James, le père biologique de Neige, notamment, prend une place grandissante alors qu’il est mort. Ses interventions répétées finissent par détourner l’attention de ce qui faisait la force du récit: les relations humaines bien réelles entre les personnages encore vivants.
Vers la fin, on a parfois l’impression que le roman cherche à ajouter de nouvelles couches de mystère, alors que sa beauté réside justement dans sa simplicité.
Une fin plus chargée, mais toujours lumineuse
La dernière portion du roman donne également l’impression d’accélérer. De nouvelles révélations apparaissent rapidement. De nouveaux personnages surgissent. Des pans entiers du passé de Blanche se dévoilent presque coup sur coup.
Certaines directions narratives pourront diviser les lecteurs, particulièrement vers la fin. Quelques choix liés au surnaturel paraissent discutables, et certaines intrigues auraient gagné à être davantage épurées.
Là où le début prenait le temps de s’installer, la conclusion semble vouloir rassembler un grand nombre d’informations en peu de pages.
Mais malgré ces réserves, on referme ce livre avec beaucoup plus de gratitude que de bémols.
Cela dit, même lorsque le récit devient plus chargé ou plus éparpillé, il conserve son immense tendresse.
Les auteurs ne perdent jamais de vue leur sujet principal: la possibilité de se retrouver, malgré les années perdues, malgré les blessures, et malgré les silences.
Et c’est ce qu’on garde une fois qu’on a refermé le livre. Ce roman fait du bien. Ce roman qu’il faut lire. Parce qu’il rappelle l’importance des liens humains. Parce qu’il donne envie d’écrire des lettres. Parce qu’il fait réfléchir à tout ce que nous héritons de celles et ceux qui nous ont précédés. Et surtout, parce qu’il offre, pendant plusieurs heures, un refuge de douceur dans un monde qui en manque souvent.
La somme de nous est un roman profondément humain. C’est un livre qui parle de l’amour sous toutes ses formes: celui que l’on perd, celui que l’on retrouve, celui que l’on tait parfois pendant des décennies, mais qui demeure malgré tout.
C’est comme une berceuse discrète qui nous rappelle que nous ne sommes jamais seulement nous-mêmes; nous sommes aussi la somme de ceux qui nous ont aimés.
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