LittératureRomans québécois
Crédit photo : Saint-Jean
C’est un roman qui parle de deuil, d’amour, de colère, de maternité, de désir, de famille. Mais surtout, il parle de cette étrange façon que nous avons de nous éloigner de nous-mêmes. À force de vouloir être ce qu’on attend de nous, à force de ne pas vouloir décevoir, on arrive parfois à un endroit où on ne sait plus très bien qui on est.
Et si, pour recommencer à vivre, il fallait d’abord retourner là où tout s’est fissuré?
Dorothée est une femme comme tant d’autres. Jolie de naissance, sage comme on lui a toujours appris à l’être, discrète malgré le roux flamboyant de ses cheveux, qu’elle a fini par teindre en brun pour passer inaperçue. Elle vit avec Sébastien, mais leur relation s’étiole depuis un moment. Ils cohabitent davantage qu’ils ne partagent leur vie. Sa mère l’appelle, parce que ça fait partie de l’ordre des choses, plus que par véritable désir d’échange. Son père, autrefois son refuge, souffre désormais d’Alzheimer. Dorothée gravite, elle avance. Elle fait ce qu’il faut. Elle répond aux attentes.
Mais intérieurement, quelque chose s’est éteint.
Un soir, elle remarque que ses mains deviennent grises. Puis ses pieds. Puis son corps entier. En se réveillant, elle se retrouve dans le Grismonde, un univers parallèle où errent ceux qui sont encore vivants, mais qui sont morts à l’intérieur. Guidée par Faye, une fillette aussi attachante qu’énigmatique, elle devra revisiter les théâtres de son passé pour comprendre ce qui l’a menée jusqu’à cet effacement d’elle-même.
Pour retrouver ses couleurs, il faudra visiter ses blessures.
Guérir en regardant enfin la douleur en face
Le parallèle est absolument brillant. Le Grismonde devient une métaphore puissante de ce qu’on fait souvent avec nos souffrances: on les enferme derrière une porte qu’on refuse d’ouvrir. On continue malgré tout. On travaille, on aime comme on peut. On fait semblant.
Mais le corps, lui, il retient.
Dorothée découvre que les souvenirs qu’on évite de regarder continuent d’habiter chacune de nos journées. Son deuil périnatal, sa relation devenue toxique avec Sébastien, la colère qu’elle n’a jamais exprimée, les compromis faits à son détriment: tout cela a fini par lui voler sa couleur.
Le roman rappelle avec beaucoup de justesse qu’on ne guérit pas en contournant la douleur; il faut parfois s’y asseoir. L’écouter, lui permettre d’exister. Et accepter qu’elle fasse partie de notre histoire, sans définir entièrement qui on est.
La colère des femmes sages
Ce qui m’a intimement touchée, c’est cette réflexion sur les femmes à qui l’on apprend très tôt à être «agréables». À ne pas parler fort. À ne pas être trop exigeantes. À ne pas être férocement en colère.
Dorothée est devenue exactement ce qu’on attendait d’elle: douce, compréhensive, accommodante. Au point de disparaître.
À travers elle, Gabrielle English pose une question existentielle: combien de fois trahit-on nos propres besoins pour préserver le confort des autres?
Le boulevard des ruminations est d’ailleurs l’un des endroits les plus troublants du roman. Dorothée y découvre qu’exprimer sa colère ne fait pas d’elle une mauvaise personne. Hurler ne détruit pas forcément. Parfois, ça sauve.
Parce que la colère n’est pas toujours l’ennemie: elle peut être le premier signe que quelque chose en nous refuse l’inacceptable.

Photo: Joëlle Simard-Lapointe
Une histoire d’amour qui évite les pièges
Il est parfois plus difficile de convaincre le lecteur lorsqu’il est question d’histoires d’amour. Celles-ci tombent parfois dans le cliché, le trop-plein, le grand geste spectaculaire qui ressemble davantage à un fantasme qu’à la vraie vie. Ce n’est pas le cas ici.
La relation entre Dorothée et Léo, qui erre dans le Grismonde lui aussi, est probablement l’une des plus belles surprises du roman. Elle s’installe doucement, à travers les confidences, les silences. Les blessures reconnues chez l’autre.
Léo porte lui aussi son lot de deuils et de culpabilité. Son histoire personnelle, marquée par la maladie et la perte, fait écho à celle de Dorothée sans jamais chercher à lui voler la vedette.
Entre eux, il n’y a ni sauveur ni sauvée. Seulement deux êtres blessés qui se rencontrent à un moment où ils apprennent à redevenir entiers. C’est tendre, sans être mièvre. Romantique, sans devenir ridicule. Et surtout, c’est profondément humain.
Quand le fantastique sert la vérité
Personnellement, je lis peu de romans fantastiques. Ce n’est généralement pas un univers vers lequel je me tourne spontanément. Et pourtant.
Gabrielle English réussit ici quelque chose d’assez remarquable: elle utilise le merveilleux pour raconter des vérités profondément humaines.
La Merrow, issue des légendes irlandaises, le Grand Puca, sous la forme d’un renard, la Banshee, Edgar Allan Poe… aucun de ces éléments ne semble être au mauvais endroit. Au contraire, ils enrichissent tous le récit. Ils deviennent des symboles au service des émotions.
Rien n’est trop grand. Rien n’est trop extravagant.
Le fantastique ne vient jamais écraser le propos; il lui permet plutôt de prendre une autre ampleur, presque philosophique. Comme si certaines vérités avaient besoin d’un détour vers l’imaginaire pour être entendues.
Redevenir soi
Ce roman parle évidemment du deuil. Du deuil d’un enfant. Du deuil d’une relation. Du deuil de certaines versions de nous-mêmes. Mais il parle aussi de renaissance. De cette décision, parfois minuscule, mais tellement immense, de revenir habiter pleinement sa vie.
Dorothée comprend progressivement qu’elle a le droit d’éprouver de la colère, du désir, de la tristesse, de la joie. Que son corps n’est pas défectueux. Que sa voix mérite d’être entendue. Qu’elle peut déplaire et demeurer digne d’amour, malgré tout.
Combien de fois nous cachons-nous derrière des conventions inutiles? Combien de fois jouons-nous un rôle jusqu’à oublier notre propre couleur?
Rue des souvenirs marquants nous rappelle qu’il n’est jamais trop tard pour ouvrir la porte devant laquelle nous sommes restés figés pendant des années.
Je pourrais continuer et raconter la fin. Écrire ce qu’il advient de Dorothée et de Léo. Révéler comment se conclut l’histoire. Mais ce serait priver ce roman de ce qu’il offre de précieux: la possibilité d’accompagner soi-même Dorothée jusqu’au bout de sa traversée.
Rarement un récit consacré à la reconstruction de soi donne autant envie de tourner les pages. Cette urgence, on la ressent habituellement dans les polars, lorsqu’on cherche le coupable. Ici, elle naît du désir de voir une femme réapprendre à vivre.
Et cela, finalement, c’est peut-être le plus beau suspense qui soit. Parce qu’au bout du compte, Rue des souvenirs marquants n’est pas seulement l’histoire de Dorothée, c’est aussi celle de toutes les personnes qui ont déjà eu l’impression de survivre plutôt que de vivre.
Et qui espèrent, un jour, retrouver le chemin des couleurs.
L'avis
de la rédaction



