«Je m'appelle Léo, tome 1» de Louise Tremblay d'Essiambre – Bible urbaine

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«Je m’appelle Léo, tome 1» de Louise Tremblay d’Essiambre

«Je m’appelle Léo, tome 1» de Louise Tremblay d’Essiambre

Quand l'identité se raconte à voix haute et à voix basse

Publié le 30 septembre 2025 par Nancy Boulay

Crédit photo : Saint-Jean Éditeur

Il y a des livres qui s'ouvrent comme on entrouvre une porte sur une histoire intime, un récit qu'on n'ose pas toujours dire à voix haute, mais qui existe, fort et vibrant, sous la surface. Avec «Je m'appelle Léo», Louise Tremblay d'Essiambre signe le premier tome d'une série qui s'annonce bouleversante, où s'entrelacent les voix de jeunes personnages en quête de vérité et de reconnaissance. Roman fluide, écrit comme une confidence partagée, il se lit avec la sensation qu'une grand-maman nous raconte une histoire au coin du feu, tout en nous donnant accès aux fissures et aux éclats d'une jeunesse en transformation.

Une autrice qui se dévoile avant de raconter

Dès la note d’ouverture, Louise Tremblay d’Essiambre se met à nu dans une simplicité désarmante. Elle confie son amour de l’automne, sa joie de retrouver ses pinceaux pour créer les cartes qu’elle offrira, et même son nouveau passe-temps, le crochet de soir devant la télé. Plus encore, elle nous prévient: ce roman prend racine à travers une rencontre bien réelle avec Jasmin, petit-fils d’Emma, figure déjà connue de son univers romanesque.

Derrière la fiction, il y a donc un terreau humain, une envie de parler de transmission, d’identité et d’héritage, mais aussi de donner voix à ceux qui ne se sentent pas entendus.

Au cœur du récit, il y a Léo, née Léonie Picard, 13 ans. Le prologue touche d’emblée: des pages de journal intime où elle écrit qu’elle a toujours été Léo et que, bientôt, elle entamera les démarches pour devenir un «vrai garçon». Ses mots résonnent comme un manifeste à la première personne, et on comprend qu’il s’agira moins d’une histoire à l’ancienne que d’un chemin initiatique vers l’affirmation de soi.

À 13 ans, tout est déjà lourd de questions. Léo en veut à ses parents qui refusent de signer les autorisations médicales pour qu’elle accède à des bloqueurs d’hormones avant ses 14 ans. Sa mère, convaincue qu’on naît fille ou garçon «et qu’il faut faire avec», oppose une résistance que Léo perçoit comme une trahison. Son père, plus rustre, se tait derrière l’autorité maternelle.

Dans cette maison où la quincaillerie familiale, transmise de Joseph-Alfred à Joseph-Armand à Joseph-Arthur, puis à Joseph-Antoine, pèse comme un legs masculin étouffant. Léo cherche sa place, coincée entre traditions et aspirations.

En parallèle, l’autrice donne la parole à Jasmin, adolescent solitaire assis, attendant son tour devant le bureau de la psychologue. Marqué par une mère trop contrôlante qui rêvait d’un fils champion de ski, Jasmin a trouvé refuge chez son père après le divorce de ses parents. C’est sa grand-mère, Judith, qui lui a appris à parler, à s’ouvrir, à nommer ses émotions.

Lui qui sait qu’il est homosexuel depuis ses premiers frissons pour son meilleur ami, il avance timidement dans un monde où il se sent seul.

Lui aussi en manque d’amis, lui aussi en quête de reconnaissance, il oscille entre le conseil de Judith, «prends ton temps», et celui de sa psy, «en parler t’aidera». Dans ce balancier, il se forge une identité fragile, mais sincère.

Sa rencontre avec Léo sera déterminante, comme si deux solitudes parvenaient enfin à se reconnaître.

Tout au long du livre, les récits de Léo et de Jasmin s’entrecroisent, comme des rivières parallèles qui finissent par se rejoindre. Devant la cafétéria, Léo ose se présenter à Jasmin. Entre eux, quelque chose d’évident se noue. Elle lui confie qu’elle est un garçon. Lui hausse les épaules, accepte, et convient de l’appeler Léo.

Dans ce geste simple, d’une normalité désarmante, réside toute la force du roman.

Louise Tremblay d’Essiambre. Photo: Maude Chauvin

Ces jeunes qui n’ont pas d’amis trouvent l’un dans l’autre une écoute sans jugement. Leur complicité devient leur respiration, leur abri contre les moqueries et les incompréhensions du monde extérieur. L’autrice décrit avec justesse ces moments de complicité fragile, ces bouffées d’air qui, pour un adolescent, font la différence entre l’isolement et l’espoir.

Mais Je m’appelle Léo n’est pas seulement l’histoire de deux ados; c’est aussi celle de familles qui se débattent avec leurs propres blessures. Catherine, la mère de Léo, aime sa fille plus que tout et ne comprend pas. Elle se sent coupable, cherche où elle a «raté», et se débat entre son amour et ses peurs. Son mari, homme de peu de mots, suit le mouvement sans s’imposer. La sœur aînée, Alicia, tente à sa manière de renouer le lien, même si elle continue de voir une «elle» là où Léo réclame d’être vu comme «il».

Ces personnages secondaires sont essentiels: ils incarnent les étapes nécessaires pour accepter une transition. Car si Léo doit se battre pour être reconnu comme il est, chacun autour de lui doit faire le deuil de Léonie pour accueillir Léo. L’autrice réussit à montrer la complexité de ces ajustements sans jamais tomber dans le pathos.

Le roman se lit comme un récit qu’on se fait raconter à voix basse. Pas de fioritures, pas de grande complexité littéraire: la plume de l’autrice reste fidèle à son style direct et chaleureux. Chaque chapitre est précédé de paroles de chansons, ancrant l’histoire dans une mémoire culturelle commune. Des références à Michel Sardou et à Claude Léveillée viennent ainsi ponctuer le récit, comme des clins d’œil générationnels.

Cette simplicité n’empêche pas la profondeur. Certaines phrases touchent droit au cœur, comme ce passage: «Selon Léo, personne ne peut comprendre ce qu’elle ressent en étant obligée de vivre une vie empruntée, dans un corps emprunté, à moins d’accepter de fournir un minimum d’efforts.»

Il est impossible de rester indifférent devant cette vérité.

Comme souvent chez l’autrice, ce premier tome prépare un terrain fertile pour la suite. On y trouve des fils narratifs secondaires, notamment autour de Nelson, un étudiant tiraillé entre loyauté familiale et fréquentations douteuses, qui laissent deviner des développements plus sombres. Mais l’essentiel demeure centré sur Léo et Jasmin, sur cette rencontre entre deux adolescents qui découvrent que, parfois, l’amitié est la première étape vers l’acceptation de soi.

Ce qui séduit avant tout, c’est la sincérité du récit et l’importance des thèmes abordés: l’identité de genre, l’acceptation familiale, la quête d’amitié et d’amour. Le personnage de Léo, entier et impulsif, bouleverse par sa lucidité. Jasmin, plus réservé, incarne la douceur et la patience. Ensemble, ils composent un duo auquel on s’attache rapidement.

Le roman souffre toutefois de certaines longueurs, notamment dans la généalogie des Picard. Le défilé de Joseph-Alfred, Joseph-Armand, Joseph-Arthur et Joseph-Antoine, censé donner un poids historique à la quincaillerie familiale, alourdit inutilement le récit. On s’y perd, et l’on sent que cette tentative d’ancrer l’histoire dans une lignée ajoute plus de confusion que de profondeur.

Qu’à cela ne tienne, avec Je m’appelle Léo, Louise Tremblay d’Essiambre réussit un pari délicat: aborder l’identité de genre et l’homosexualité adolescente sans condescendance, dans une écriture accessible et sensible. Ce premier tome se lit d’une traite, comme une confidence que l’on ne veut pas interrompre.

Et parce que l’autrice choisit de terminer sur une ouverture, le lecteur se retrouve fébrile, le cœur pressé d’aller vers la suite. On a l’impression de quitter des personnages qu’on vient à peine de rencontrer, déjà impatients de savoir comment ils grandiront, aimeront, se battront.

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