LittératureDans la peau de
Crédit photo : Christian Baron
Caroline, on te souhaite la bienvenue! Et si on commençait par te présenter à nos lecteurs? Tu es professeure de littérature au cégep de Victoriaville, et maman à temps plein aussi – ça reste un travail en soi! – et, dans une autre vie, tu as été gymnaste… et même mannequin en Grèce! Raconte-nous brièvement comment les astres se sont alignés pour que tu sois devenue, aujourd’hui, la personne que tu es!
«Je dirais que, depuis l’enfance, je ressens une urgence de vivre, comme si plusieurs vies cohabitaient en moi. J’ai grandi dans un environnement imprégné de spiritualité, mais pas au sens religieux traditionnel: ma famille était plutôt influencée par une branche du bouddhisme. On me parlait de réincarnation, de non-attachement, d’amour désintéressé. Enfant, ça m’a confronté à un paradoxe: on m’invitait au détachement, alors que je débordais de désirs et d’élan vital. À certains moments, cette spiritualité me semblait presque nier la vie. En réaction, j’ai cherché à m’incarner pleinement.»
«Le corps est ainsi devenu mon terrain d’exploration à travers la gymnastique et le mannequinat. Je ne crois pas que ces expériences soient en contradiction avec l’écriture. Mon premier langage, c’était le mouvement. J’ai l’impression que ma démarche littéraire prolonge cette quête: une écriture du corps où les sensations et l’expérience intime deviennent la matière même du roman.»
«D’une certaine façon, j’essaie de réconcilier toutes ces existences.»
De ton propre aveu, l’écriture est venue plus tard dans ta vie, plus exactement après ta grossesse, comme un désir, comme une impulsion urgente. Pourquoi est-ce seulement à ce moment précis que tu as eu l’envie de te lancer?
«Durant ma première grossesse, j’ai ressenti le désir d’écrire une histoire pour le bébé à venir. C’était ma manière d’inscrire son existence dans le monde, de laisser une trace: son histoire.»
«Mais mon amour des récits remonte à bien plus loin. Petite, pendant un ciné-cadeau, j’ai découvert Le seigneur des anneaux (la version animée de la fin des années 1970), et j’ai été complètement subjuguée. Le film s’arrêtait juste avant la bataille du Gouffre de Helm… c’était frustrant. Il fallait absolument que je lise le roman pour connaitre la suite. C’est là, je crois, que tout a commencé: j’ai développé une passion pour les romans fantastiques et de science-fiction.»
«Plus tard, j’ai vécu un tournant important grâce à Neil Bissoondath, mon professeur au baccalauréat et directeur à la maîtrise en recherche-création. Son regard bienveillant m’a aidé à envisager l’écriture de manière plus professionnelle.»

Depuis, tu as fait paraître quelques récits et nouvelles qui ont été publiés dans des revues (Solaris, Littoral, Arcade, entre autres), et plus récemment encore, le 25 septembre, pour être exact, tu as dévoilé ton tout premier roman, Versants de Sora, qui paraît aux Éditions XYZ. À travers cette histoire, on suit, en alternance, le passé lumineux et le présent oppressant d’une femme, Sora, qui vit aux côtés d’un homme plus ou moins présent, un comédien raté, un manipulateur insatiable. Mère de trois enfants, auxquels s’ajoutent deux adolescentes par alliance, celle-ci s’épuise à travers un quotidien qui l’use à petit feu. Qu’est-ce qui t’a donné l’envie d’explorer ce «théâtre d’un quotidien miné par l’amour toxique et le désespoir discret»?
«Comme Shakespeare le disait: Le monde entier est un théâtre. Avec mon roman, j’ai voulu explorer cette idée en associant la maison, le home, à la scène. Le quotidien devient un espace dramatique: les secrets se dévoilent dans la cuisine, les drames se jouent sur l’oreiller, et la salle de bain du sous-sol devient le refuge clandestin de Damien, qui s’y cache pour contacter ses maitresses et mener sa double vie, loin du regard familial.»
«Les références au théâtre sont nombreuses. L’épiphanie de Sora se vit au Périscope. Le Paris du roman est un Paris littéraire, donc fantasmé. Damien a des accents de Dom Juan et de Falstaff. Les dialogues, sous forme de répliques (monologues, tirades), révèlent une communication impossible. À la manière de Ionesco ou Beckett, j’ai voulu que les mots tournent à vide, que la parole devienne une sorte de bruit de fond, masquant la solitude et l’isolement de Sora.»
C’est à travers une écriture qu’on qualifie déjà de poétique, fine et incarnée que tu nous entrouvres une porte dans l’intimité de Sora, de Damien et de leurs enfants, nous «déroulant les fils d’une relation où la violence ne crie pas, mais travaille en silence». Tu t’en doutes, on tient à ce que nos lecteurs découvrent cela par eux-mêmes, mais devant quels choix Sora se retrouvera-t-elle, arrivée à ce cul-de-sac dans sa vie, où elle n’a d’autre choix que de se préserver si elle veut, un jour, «regagner son propre versant»?
«Au fil du récit, on découvre l’ambivalence de Sora: elle a le choix de se nommer ou de se faire nommer. C’est l’enjeu central du roman, mais aussi celui de toute construction identitaire. Soit on laisse les autres nous définir, soit on puise en soi les ressources pour se baptiser.»
«Cette approche a été nourrie par mes influences littéraires, qui m’ont guidée dans la manière de faire ressentir une violence latente, pernicieuse, sans jamais la nommer. La délicatesse de la poésie d’Hélène Dorion m’a accompagnée tout au long de l’écriture. Elle m’a appris que la vulnérabilité peut contenir une force vibrante.»
«Nathalie Sarraute m’a inspirée par la puissance de ses dialogues. J’ai voulu que la lectrice et le lecteur ressentent les jeux de pouvoir qui s’exercent dans la communication: les non-dits, les sous-entendus, les réponses pseudo-philosophiques qui détournent les vraies questions. Sarraute parle de ces innombrables petits crimes dans la parole quotidienne, qu’elle nomme tropismes.»
Dis-nous tout: comment s’est déroulée cette première expérience d’écriture de longue haleine? Pour tout te dire, derrière cette question, il s’en cache une autre: aura-t-on la chance de se jaser à nouveau, dans un avenir proche, avec, qui sait, la copie de ton second roman en main?
«Cette première expérience d’écriture m’a permis de mieux saisir tout le parcours littéraire qu’exige un livre. Je me sens choyée de vivre cette intimité particulière avec mon éditeur, de voir évoluer mon roman grâce à ses commentaires critiques.»
«Mais l’aventure ne s’arrête pas avec Versants de Sora. Deux projets m’habitent déjà. Le premier est un recueil de nouvelles autour de la figure de la mannequin. Une quête du corps parfait qui peut engendrer des monstres. À travers une dystopie, j’explore la violence des stéréotypes imposés au corps, à l’identité, à l’âme.»
«Le second est un polar féministe coécrit avec Maude Déry. L’inspectrice Solange Prud’homme enquête sur la disparition d’une fillette à Le Gardeur, banlieue tranquille de Montréal. Chaque citoyen∙ne cache un secret. La ville est un personnage à part entière. Le roman, écrit sous forme de feuilletons, paraîtra bientôt chez Pavillons.»
«Alors oui, j’espère qu’on aura la chance de se jaser à nouveau! Merci pour cette belle expérience d’entrevue!»



