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Crédit photo : VVS Films
Le sujet comme tel est délicat, et Eva Victor le divise en plusieurs parties, structurées de façon non linéaire à travers quatre moments clés de la vie de la protagoniste Agnes (jouée également par Victor): «The Year with the Baby», « The Year with the Bad Thing», «The Year with the Questions» et «The Year with the Good Sandwich».
Ainsi, nous faisons la rencontre d’Agnes, alors qu’elle a toujours de la difficulté à discuter du bad thing qui lui est arrivé il y a quelques années aux côtés de sa meilleure amie Lydie (Naomi Ackie), qui lui annonce sa grossesse.

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Alors qu’Eva Victor nous présente ce personnage lors d’une conversation entre deux femmes lors de laquelle il se dégage beaucoup d’humour et de légèreté, nous avons tout de même cette drôle d’impression qu’il y a un sentiment de noirceur qui pourrait plomber l’ambiance à tout moment.
Jusqu’à ce qu’Agnes admette qu’elle aurait pu se suicider il y a quelques années, surtout après que le bad thing se soit déroulé…
C’est ici que Victor nous montre exactement ce qui s’est passé et la nature de ce fameux bad thing, qui s’est produit au moment où elle était étudiante à la maîtrise et qu’elle venait de soumettre la dernière partie de sa thèse à son directeur, Decker (Louis Cancelmi).
Immédiatement, nous réalisons que ce directeur de thèse n’est pas qu’un simple collègue académique pour Agnes, mais plutôt un ami proche qui semble la favoriser au détriment des autres étudiants. Récemment divorcé, Decker démontre de réels sentiments pour Agnes, qu’elle ignore complètement, jusqu’au jour où elle est invitée chez lui pour réviser sa thèse.
Or, Eva Victor a fait le choix de ne pas nous montrer ce qui se passe à l’intérieur de la maison: la caméra est placée à l’extérieur, où seules des coupes durant la nuit font état du passage du temps. Nous ne voyons et n’entendons rien, à l’exception de quelques passants qui marchent sur le trottoir, ne sachant pas ce qui se déroule à l’intérieur de la demeure. Cependant, lorsque Agnes finit par en sortir, nous comprenons rapidement qu’il s’est passé quelque chose de grave: elle s’est fait agresser sexuellement.

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Cette façon de tourner rend la scène beaucoup plus horrifiante, puisque nous, le public, savons exactement ce qui se produit au même moment, et ce, sans que la réalisatrice ait eu le besoin de le montrer frontalement, ou même d’en discuter par la suite. Les émotions d’Agnes, au moment où elle ressort de la maison, ses souliers détachés, marchant vers sa voiture pour se rendre le plus vite possible chez son amie Lydie, trahissent tout ce que nous avons besoin de comprendre.
Le silence de la jeune femme, alors qu’elle est assise dans sa voiture, est encore plus dévastateur. Elle se remémore alors, aux côtés de son amie Lydie dans sa baignoire, cet événement qui la hantera pour le restant de la vie et qui lui causera de profondes cicatrices, tant physiques qu’émotionnelles.
Eva Victor est en parfait contrôle de la caméra durant les moments les plus durs du film: à proximité de la protagoniste, lorsque le public a besoin d’établir une connexion avec elle, et à distance, lorsque les émotions d’Agnes prennent le dessus. Nous ressentons tout le spectre des sentiments que la réalisatrice souhaite nous faire vivre grâce à un langage visuel élaboré que nous ne voyons habituellement pas dans un premier film.
La cinéaste américaine dépeint avec justesse et doigté, dans Sorry, Baby, les complexités d’une vie qui, malgré toutes les difficultés rencontrées, mérite d’être vécue.
Traiter de sujets difficiles avec une touche d’humour
Alors que la thématique du film est souvent bien difficile à traiter au cinéma, Eva Victor, elle, l’exploite avec brio en ajoutant çà et là quelques pointes d’humour noir à des endroits du récit où, théoriquement, ça n’aurait pas du tout fonctionné si la cinéaste n’avait pas été en parfait contrôle des tonalités explorées par son film.

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Par exemple, lorsque Agnes porte plainte à l’université, des représentantes du département la rencontrent et admettent qu’elles ne peuvent rien faire, puisque Decker a démissionné un jour après l’agression et, qu’en plus, il a déménagé. Cette scène est assez dure à regarder, mais Victor y ajoute une touche d’humour à travers le dialogue de l’un des personnages qui semble a priori avoir de bonnes intentions, mais qui ne dit pas ce qu’on aimerait entendre.
Ici, je ne vais pas révéler toute la teneur de leur discussion, mais le malaise est incroyablement palpable; et la seule réaction que nous avons en tant que public, c’est de rire. Et cela se produit pendant une bonne partie du film, surtout à travers la relation qu’entretient Agnes avec un chat errant qu’elle choisira d’adopter par la suite.
Et ce qui est d’autant plus impressionnant, c’est la façon dont l’utilisation de l’humour noir sert à révéler de nouvelles informations sur le personnage que nous n’avions pas assimilées lorsque le film a adopté un ton plus sérieux. Le personnage principal se révèle être plus complexe dans ses émotions et sa vision du monde qu’on aurait pu le croire, en particulier lors de la scène d’ouverture, qui est particulièrement déprimante et difficile d’accès.
Dans Sorry, Baby, la prestation d’Eva Victor est tout simplement incroyable et représente bien la sensibilité profonde dont fait preuve Agnes avec une justesse si puissante qu’elle nous apparaît réelle, surtout lors d’une conversation qu’elle entretient avec un étranger (John Carroll Lynch), qui l’aide après que celle-ci ait subi une crise de panique au volant. Cette séquence à elle seule encapsule essentiellement la thèse du film de Victor, à savoir que, peu importe ce qui nous arrive, il est tout à fait acceptable, voire normal, de ne pas toujours aller bien; l’important c’est d’arriver à en parler pour que l’avenir soit plus radieux.
Agnes aura beaucoup d’épreuves à surmonter, mais Eva Victor, à travers son scénario, nous laisse présager que son avenir sera plus encourageant que les dernières années qu’elle a vécues. Cela prendra certes du temps, mais la jeune femme sait qu’elle pourra se relever, plus résiliente que jamais, afin de traverser d’autres difficultés que la vie lui mettra sur son chemin.

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Avec cette finale, Sorry, Baby confirme hors de tout doute le statut d’Eva Victor comme une cinéaste à surveiller lorsque son prochain long métrage paraîtra en salle. Son approche du sujet et sa maîtrise des tons sont sans équivoque, faisant de cette œuvre l’un des meilleurs films de la décennie, au même niveau que Past Lives de Celine Song.
Il est à espérer que son prochain projet cinématographique sera tout aussi frappant et singulier que ce que nous venons de voir, puisque, devant nous, nous avons une scénariste, actrice et réalisatrice qui pourrait devenir l’une des plus importantes de notre ère…
Le film «Sorry, Baby» en images
Par VVS Films
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