«LACRIMA» au Théâtre Jean-Duceppe: un spectacle tissé de mains de maîtres – Bible urbaine

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«LACRIMA» au Théâtre Jean-Duceppe: un spectacle tissé de mains de maîtres

«LACRIMA» au Théâtre Jean-Duceppe: un spectacle tissé de mains de maîtres

Une pièce coup de poing d’une grande poésie

Publié le 26 mai 2025 par Flavie Boivin-Côté

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Qu’est-ce qui se cache réellement derrière nos vêtements? Comprenons-nous le labeur souvent extrême des artisans qui donnent leur vie pour vêtir les mieux nantis? Dans le cadre de l'édition 2025 du Festival TransAmériques (FTA), la metteure en scène Caroline Guiela Nguyen, artiste phare du théâtre français, présentait jusqu'au 25 mai la pièce «LACRIMA», une broderie fine, poignante et poétique qui se déploie dans l'univers de la haute couture pour présenter une critique acerbe d’une société superficielle et capitaliste, et de la domination sous toutes ses formes.

Pour la quarantenaire Marion Nicolas (Maud Le Grévellec), première d’atelier pour la maison de haute couture Béliana à Paris, se voir attribuer le contrat de la confection de la robe de mariée de la nouvelle princesse d’Angleterre est l’honneur de sa vie.

Dès qu’Alexander Haff (Nanii), designer de renom, annonce la nouvelle à l’atelier parisien, le chrono est lancé: huit mois. En huit mois, trois équipes devront travailler sans relâche, au péril de leur santé mentale et physique, pour confectionner une robe qui devra marquer l’imaginaire collectif pour les siècles à venir.

Photo: Christophe Raynaud de Lage

Ainsi, l’équipe parisienne est chargée de la confection de la robe, l’équipe d’Alençon est chargée de restaurer un voile en dentelle mythique, et l’équipe de Mumbai est chargée de toutes les broderies fines de la robe et du voile.

Marion, Thérèse et Abdul (Charles Vinoth Irudhayaraj) deviennent donc les trois personnages principaux de cette habile toile qui illustre avec une justesse extraordinaire la dureté d’un milieu capitaliste et perfectionniste à outrance.

LACRIMA (qui signifie larmes en latin) ne saurait être plus adéquat comme titre pour cette œuvre qui montre le dur travail de ces artistes réalisé dans le silence, et dans les larmes.

Les diverses facettes de la domination

Si LACRIMA parle de notre superficialité collective, le spectacle aborde aussi les différentes formes de dominations auxquelles nous sommes soumis au quotidien: domination d’un patron sur ses employés, de l’occident sur l’orient, d’un mari violent sur sa femme, etc.

On peut se douter que les conditions de travail dans l’atelier de broderie de Mumbai sont loin, très loin d’être les mêmes que celles de l’atelier du Faubourg Saint-Honoré à Paris. Pourtant, Abdul Gani, brodeur hors pair, se donne à la tâche, sans relâche, et sans jamais demander quoi que ce soit.

Pour ce voile brodé de perles que la princesse ne portera, finalement, qu’une dizaine de minutes, soit le temps de sa marche vers l’abbaye de Westminster, Abdul aura passé des milliers d’heures sur son ouvrage et en viendra même à perdre la vue.

Photo: Jean-Louis Fernandez

L’histoire d’Abdul et des grandes difficultés éthiques, politiques et financières qu’il traverse ne peut que nous remettre en plein visage la domination crasse des sociétés du nord sur celles du sud et les contradictions derrière nos demandes faussement éthiques et moralement responsables.

Pour la robe, qui ne sera portée que quelques heures et qui sera ensuite mise aux archives de la cour d’Angleterre pour cent ans afin de garder le plus grand secret sur sa confection, Marion perdra sa santé physique et mentale, et sera confrontée plus que jamais à la violence dans son couple extrêmement toxique. Marion est dominée par le stress, par la pression que le designer met sur ses épaules, mais surtout par son mari qui est violent physiquement et verbalement avec elle.

Finalement, il y a Thérèse, une dentellière de 74 ans, laquelle, à travers son vécu et ses histoires, initie le public à l’immense difficulté de ce métier de l’ombre. Il faut savoir que la dentelle d’Alençon, ville de Normandie, fait partie du patrimoine immatériel de l’UNESCO. Depuis des siècles, des femmes pratiquent cet art délicat, et ce, dans le plus grand silence.

Il est interdit de parler lorsqu’on travaille la dentelle; il est interdit même de soupirer. La dentelle demande une telle concentration que les dentellières oublient souvent même de respirer. De plus, leur posture amène de nombreux problèmes cardiaques, et ces femmes deviennent souvent aveugles avant l’âge de 35 ans, en raison de la très grande fatigue oculaire qu’amène leur ouvrage.

Bien que les conditions de travail aient changé, c’est encore aujourd’hui un métier qui se pratique dans le silence le plus complet. Historiquement parlant, c’était souvent de jeunes femmes sourdes qui pratiquaient le métier de dentellière. Thérèse raconte d’ailleurs qu’elle a été formée par une dentellière qui ne savait communiquer qu’en langage des signes. Si Thérèse adore son métier, c’est à travers lui qu’elle vit une profonde domination. L’ouvrage prend le dessus sur tout. La dentelle, c’est sa vie, au point de négliger sa fille et sa petite-fille.

Pour faire un centimètre de dentelle selon la tradition d’Alençon, donc avec un savoir-faire artisanal ancestral, il faut plus de cinq-cents heures de travail. Le voile de la princesse mesure environ sept mètres. Bien qu’il y ait quelque chose d’hyper intéressant et noble à vouloir poursuivre la tradition, on comprend rapidement que les trois dernières dentellières d’Alençon craquent sous le poids des délais beaucoup trop courts qu’on leur impose.

À travers cette partie du récit, le public s’interroge sur la domination que le temps exerce sur les personnes âgées, sur les traditions qui se perdent, et sur notre besoin viscéral d’aller toujours plus vite et d’être productifs.

Photo: Jean-Louis Fernandez

Une mise en scène moderne, jeune et audacieuse

Chaque année, les pièces présentées au Festival TransAmériques (FTA) se surpassent dans leurs mises en scène souvent interactives, modernes et expérimentales.

C’est un coup d’envoi très solide avec LACRIMA au cours duquel Caroline Guiela Nguyen réussit à garder le public en haleine durant près de trois heures, avec des jeux de caméra tout simplement brillants, des split screens avec des designs audacieux, et des jeux de costumes à la fois efficaces et saisissants.

La metteure en scène se sert de l’omniprésence des caméras dans nos vies, notamment sous forme de rencontres Zoom, pour faire passer ses acteurs et ses actrices d’un jeu théâtral à un jeu cinématographique, et ce, dans une même scène.

Il faut d’ailleurs souligner le très grand talent de Maud Le Grévellec dans le rôle de Marion Nicolas, dont la présence scénique est magistrale.

Dans un monde qui va à toute vitesse et où notre lien au travail prend de plus en plus de place, LACRIMA vient mettre beaucoup de choses en question. S’il y a une beauté et une certaine noblesse dans le fait de s’investir corps et âme dans une tâche, il y a, au bout du compte, une futilité et un aspect éphémère à tout cela. De fait, le travail ne nous aimera jamais en retour. Il prendra beaucoup, parfois même tout, mais ne pourra jamais nous satisfaire entièrement.

«LACRIMA» de Caroline Guiela Nguyen en images

Par Christophe Raynaud de Lage

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    Photo: Christophe Raynaud de Lage
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    Photo: Jean-Louis Fernandez

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