«La cassure» de Geneviève Jeanson: récit d'une vie éclatée, entre aveux et enchevêtrement – Bible urbaine

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«La cassure» de Geneviève Jeanson: récit d’une vie éclatée, entre aveux et enchevêtrement

«La cassure» de Geneviève Jeanson: récit d’une vie éclatée, entre aveux et enchevêtrement

Le poids du silence, la force de la fuite

Publié le 3 octobre 2025 par Nancy Boulay

Crédit photo : KO éditions

Il y a des livres qui dérangent avant même d'être ouverts. «La cassure», l'autobiographie de Geneviève Jeanson, en fait partie. Dès le préambule, l'autrice prend le lecteur à témoin: elle promet les vrais mots, les vrais faits, sans fards ni complaisance. Mais elle avertit aussi que ce qu'elle s'apprête à livrer pourrait heurter, déranger, blesser. Une façon de tendre un miroir avant même que la lecture commence; êtes-vous prêt∙e à affronter ce que vous allez lire?

Avant même de tourner la première page, elle m’avait déjà séduite. Pas pour ses aveux ni pour le récit de sa souffrance, mais parce qu’elle ouvre son livre avec une citation de Marguerite Duras. Et Duras, pour moi, c’est une voix qui perce le silence, une femme qui a su dire l’indicible.

Je me suis dit que, si la biographe a choisi Duras pour nous introduire dans son histoire, c’est que la sienne a besoin de ce même souffle. Et j’ai plongé.

L’éclat initial: Tempe, Arizona, 2006

Le récit commence loin du vélo, loin des podiums. Avril 2006, Tempe, Arizona. Geneviève se trouve dans le petit dinner qu’elle vient d’acheter avec A., celui qu’elle n’appellera jamais autrement que par cette initiale, son entraîneur, son mari, son bourreau.

Elle raconte sa peur viscérale de prendre du poids, sa conviction que la maigreur est une forme de protection: disparaître, se rendre invisible, c’est se sentir en sécurité.

Dès les premières pages, la tension est palpable. A. est toujours en colère, toujours persuadé qu’on cherche à le voler. Elle dépose tout son argent dans leur compte commun; lui, il garde le sien dans son compte personnel. Elle investit seule dans le restaurant, pour l’achat de leurs maisons, même dans la voiture qu’il choisit manuelle, alors qu’il sait qu’elle ne sait pas la conduire. Lui, il contrôle. Elle, elle obéit.

Mais elle espère, peut-être, qu’elle pourra devenir amie avec ses employées. Peut-être trouvera-t-elle un souffle de liberté à travers ces rencontres fugaces.

Les racines d’une emprise

Puis le récit recule. C’est là l’une des failles du livre: la narration n’est pas linéaire, et ces va-et-vient nuisent parfois à la lecture. On passe du resto de Tempe à ses souvenirs d’enfance, puis à ses débuts en cyclisme, comme si chaque chapitre voulait à lui seul être le début du livre.

Elle se présente, Gen, née en 1982, convaincue dès l’enfance de trois choses: qu’un Dieu existe, qu’elle fera les Jeux olympiques, qu’elle changera le monde. Elle pédale depuis ses 11 ans, croise A. à 14 ans chez Rossi où il travaille quelques mois par année. Lui est professeur d’éducation physique, coach de basket, entraîneur en devenir.

Sa première phrase: «Tu dois perdre 30 livres». Le ton est donné. Rapidement, il devient son coach, son agent, son chum, son protecteur. Et son geôlier.

On sent la mécanique de l’emprise se mettre en place: à 15 ans, il la gifle «pour l’endurcir». À 15 ans encore, il l’embrasse, puis la viole. Toujours avec la même menace: si elle parle, il se suicidera, il la tuera, il détruira… La peur comme ciment. Le silence comme prison.

Survivre en travaillant

Devenue cycliste professionnelle, elle met tout en commun avec A., acceptera même de partager plus tard ses pourboires avec lui. Mais elle comprend vite: si elle peut faire de l’argent, elle peut survivre. Si elle peut survivre, elle peut fuir. Alors, elle cache les billets, prépare son départ en secret. Le 9 août 2006, elle sait qu’elle doit partir. C’est aujourd’hui ou jamais.

Le récit de sa fuite est saisissant. Elle demande à une amie de venir la chercher, lui avoue sa peur, puis au moment attendu, A. hurle, fracasse une assiette. Elle s’en va. Son cerveau anesthésié ne retient que peu de détails, mais elle sait: elle vient de faire le geste le plus courageux de sa vie. Elle s’autorise enfin à dire non.

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Le chaos narratif

Mais voilà: La cassure n’est pas qu’une histoire de survie. C’est aussi un livre brouillon, désordonné, parfois incohérent. Le récit saute du passé au présent, revient en arrière, mélange les époques sans fil conducteur. La première moitié du livre est limpide, saisissante. La deuxième s’éparpille, enchaîne les anecdotes décousues, parfois invraisemblables.

Les incohérences se multiplient: un chapitre la montre travaillant sept jours sur sept, le suivant raconte qu’elle a congé chaque mercredi. Elle consulte une tireuse de cartes qui prédit des évènements beaucoup trop précis pour être crédibles. Elle relate des blocages aux douanes qui paraissent romanesques, presque inventés.

Le lecteur décroche, regrettant que la force des premiers chapitres se perde dans ce dédale.

La violence, le vélo et la fuite impossible

À travers tout, le vélo demeure. Symbole d’espoir, mais aussi de prison. Chaque fois qu’elle veut arrêter, A. la contraint à rouler une année de plus. Elle pense même à provoquer un accident pour arrêter de pédaler. Ses règles cessent à 15 ans, reviennent à 29 ans: signe tangible de la destruction que son corps a subi. Le dopage, lui, revient comme une ombre: elle dit avoir été forcée, mais reconnaît également qu’A. n’était pas là quand elle s’injectait.

Pourquoi l’avoir fait alors? Contradiction qui laisse perplexe.

L’amour, les rechutes, l’alcool

Puis viennent Gregory et ensuite Paul, la vie après A. L’amour, la peur de reproduire la violence, les rechutes. Un soir, elle crie, arrache les boutons d’une chemise, devient violente à son tour. Comme si les gestes de son agresseur s’étaient imprimés dans sa peau. Elle veut changer, elle suit des thérapies, elle retourne aux études, elle recommence. Mais le chaos reste.

La boisson aussi. Elle avoue avoir trouvé mille excuses pour boire, avoir banalisé ses excès jusqu’à 40 ans. Aujourd’hui, elle tente de se gérer.

Là encore, une honnêteté brute, mais qui laisse l’impression d’un travail inachevé.

Les zones d’ombre

La cassure est traversée par une douleur immense, mais aussi par des contradictions. Geneviève Jeanson reproche à son entourage de ne pas l’avoir aidée, mais on sent parfois une forme d’injustice envers ceux qui, eux aussi, essayaient de comprendre. Elle reproche à mots couverts à ses parents leur confiance, leur crédulité, alors même qu’ils l’ont soutenue. Elle se dit victime, mais le récit, dans sa deuxième partie, tombe dans la victimisation. Comme si le poids du passé, encore trop lourd, l’empêchait d’écrire avec clarté.

Une cassure toujours ouverte

Reste un constat: la première moitié du livre est magistrale, une plongée sans filet dans l’enfer de l’emprise et de la violence. La deuxième moitié se perd dans les méandres, comme si, à mesure que le récit s’approche du présent, il devenait plus difficile à raconter.

Moins de recul, plus de confusion.

La cassure, au fond, porte bien son nom. Le livre lui-même est une cassure: entre le récit poignant d’une survivante et l’enchevêtrement d’une plume encore blessée. Lire ce livre, c’est accepter d’être dérangé, parfois agacé, souvent ébranlé. C’est se confronter à une réalité tragique qui n’est pas que celle de Jeanson, mais celle de milliers de femmes.

Et c’est peut-être là sa force: même brouillon, même imparfait, ce témoignage existe. Il met en mots ce que tant d’autres taisent encore. Mais il rappelle aussi que le chemin de la guérison ne s’écrit pas en ligne droite.

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