Cinéma
Crédit photo : Disney @ Tous droits réservés
La musique classique au cœur du film
Fantasia ouvre avec le maître de cérémonie, Deems Taylor, nous présentant solennellement l’orchestre conduit par Leopold Stokowski. Taylor nous introduit ensuite au premier segment animé du film se déroulant sur «Toccata et fugue en ré mineur» de Jean-Sébastien Bach.
Dès les premières notes, la qualité sonore de la production est notable pour l’époque. En effet, Disney envisageait Fantasia comme un véritable concert visuel et a donc accordé un souci particulier à l’expérience sonore. Pour donner aux spectateurs l’impression d’être dans la même salle qu’un orchestre, le studio a développé le premier système sonore stéréophonique utilisé pour un film commercial, le Fantasound.

Deems Taylor (1885-1966).
À l’écran, l’orchestre filmé en prises de vues réelles laisse place à des formes géométriques animées se mouvant en motifs abstraits, synchronisées au rythme de la pièce de Bach. La rupture visuelle avec les œuvres d’animation précédentes est donc immédiatement marquée. Les formes abstraites du segment ont plus en commun avec l’art muséal moderne qu’avec les habituels personnages comiques dépeints en animation.
Le ton de Fantasia est lancé: le film s’adresse à un public averti, mature et connaisseur d’art.
Un éventail de séquences révolutionnaires
Le film enchaîne sur une séquence inspirée par le ballet «Casse-Noisette» de Piotr Ilitch Tchaïkovski, célébrant les saisons et l’élégance de la danse. Des fées nues et filiformes dansent parmi des éléments de la nature animés avec soin, de la rosée matinale glissant le long d’une toile d’araignée à l’ondulation de l’eau sur laquelle se posent des fleurs.
Le style unique de la séquence a requis la création de nouvelles techniques d’animation innovantes. Même 85 ans plus tard, le résultat est si complexe qu’il semble relever de la magie. La lueur diaphane des fées a notamment nécessité l’utilisation d’aérographie (air brushing) pour éviter les contours définis à l’encre caractéristiques de l’animation de l’époque.
Dans le segment suivant, sur «L’Apprenti Sorcier» de Paul Dukas, Mickey Mouse, dessiné avec des pupilles pour la première fois, joue le rôle d’un apprenti sorcier enchantant un balai pour que ce dernier accomplisse ses corvées à sa place.
La séquence est plus narrative que les autres. Malgré cette forme plus près des habitudes des studios Disney, les incroyables effets spéciaux et la multitude d’éléments animés simultanément repoussent une fois de plus les limites de l’animation de l’époque et offrent un spectacle époustouflant.

«Fantasia», chef-d’œuvre de Walt Disney paru en 1940
Ensuite, «Le Sacre du printemps» d’Igor Stravinsky visite différentes ères géologiques mettant en scène des dinosaures, des météores et des volcans. Le segment offre une visualisation artistique mais rigoureuse de la paléontologie de l’époque. Plusieurs scientifiques, notamment l’astronome Hubble et le biologiste Huxley, ont été consultés par le studio pour s’assurer de la crédibilité du segment.
La séquence sur la «Symphonie no 6 en fa majeur», dite Pastorale, de Ludwig van Beethoven prend quant à elle place au pied du mont Olympe, parmi les dieux de la Grèce antique. Le segment offre une vision légère de la mythologie dans un style pastel inspiré par l’Art nouveau.
Le numéro suivant, «La Danse des heures» d’Amilcare Ponchielli, est le plus comique de Fantasia. Des autruches, hippopotames, éléphants et crocodiles y parodient la prétention des ballets typiques.
Malgré ce côté plus ludique, un grand soin a été accordé à la réalisation de la séquence, permettant de développer les principes d’animation et de peaufiner l’art de la caricature. Des danseuses de ballet russes avaient été engagées comme modèles pour les personnages, conférant une véracité aux mouvements à l’écran.
Finalement, les deux derniers morceaux, «Une nuit sur le mont Chauve» de Modeste Moussorgski et «Ave Maria» de Franz Schubert, s’enchaînent en un programme double plus sérieux. Au son de la pièce de Moussorgski, le gigantesque démon Chernabog s’amuse vicieusement avec des démons cauchemardesques, avant d’être chassé du sommet de sa montagne par la divine lumière matinale et par une procession de pèlerins, sur les sereines notes d’«Ave Maria».
Ces derniers segments encapsulent avec leur caractère religieux la vision de Fantasia: une ambitieuse œuvre artistique, technologiquement inégalée, employant un ton sérieux pour aborder des concepts plus spirituels et abstraits, où la musique devient médium de méditation sur le sublime et le divin.

Leopold Stokowski (1882-1977)
Un tournant pour l’animation
À la sortie de Fantasia, le médium de l’animation en était encore à ses premiers pas au grand écran. Le tout premier long métrage d’animation avec son synchronisé, Blanche-Neige et les Sept Nains, n’est paru que trois ans plus tôt, en 1937.
Par Fantasia, Walt Disney cherchait à élever le médium à un rang plus prestigieux. Avec ses grands thèmes, ses prouesses technologiques et un budget faramineux, Fantasia était un film unique pour l’époque.
Cependant, malgré des critiques élogieuses, Fantasia a été une déception financière lors de sa parution initiale, son système sonore stéréoscopique étant trop couteux pour être profitable.
Bien que les présentations subséquentes de Fantasia en aient fait, au fil du temps, l’un des films les plus performants au box-office, l’héritage de son échec commercial initial perdure. Le premier succès financier de Walt Disney après Fantasia, Cendrillon (1950), a cimenté la direction du studio vers des histoires issues de l’imaginaire collectif destiné à un public familial plutôt que vers des projets expérimentaux comme Fantasia.
Étant donné la domination de Disney sur le cinéma d’animation, cette trajectoire a grandement influencé la vision du public sur le médium. Encore aujourd’hui, l’animation – hors du cinéma indépendant – est vu comme un médium principalement familial.
Fantasia nous montre un aperçu de ce que l’animation peut être, mariée à suffisamment d’ambition et libérée de la préconception qu’elle s’adresse de prime abord aux enfants.



