CinémaEntrevues
Crédit photo : Tous droits réservés @ Les Films du 3 Mars
Raconter le monde tel qu’il est réellement
Récipiendaire de plusieurs prix dans les festivals de cinéma, Simon Plouffe avoue s’être intéressé au documentaire par hasard, puisqu’il avait d’abord étudié la fiction. C’est lors de son premier long métrage L’or des autres (2011), qui raconte les dommages infligés à la population de Malartic lors de l’implantation de la plus grosse industrie minière au Canada, qu’il a eu la piqûre pour le métier.
«À travers le documentaire, on s’ouvre à un monde vraiment privilégié, particulier, intime. C’est un accès à l’humain qu’on ne trouverait pas autrement. Des fois, la caméra libère la parole et les gens se confient un peu plus. Ça permet de se pencher davantage sur un sujet et de ralentir le temps pour se plonger dans l’univers de quelqu’un ou d’une réalité spécifique», a révélé l’artiste.

Affiche du film «Les yeux ne font pas le regard» de Simon Plouffe
C’est pendant le montage de son deuxième long métrage, Ceux qui viendront, l’entendront (2018), avec sa collègue Natalie Lamoureux, qu’il s’est trouvé un intérêt pour les archives sonores. «On avait ajouté un extrait qui amenait une charge émotive importante et ça m’a mené à pousser plus loin dans les films qui utilisent le son d’une manière différente», a-t-il expliqué. Par la suite, il est tombé sur des articles de journaux qui portaient sur l’aveuglement causé par les guerres.
«J’ai eu cette idée d’aveuglement au niveau plus formel et j’ai voulu explorer le fait de se retirer des images pour voir ce que ça serait de vivre sans la vue, surtout dans des contextes de violence. Alors, j’ai commencé à me questionner sur ces enjeux-là», a ajouté le cinéaste en repensant aux idées qui ont mijoté dans son esprit avant d’entamer le projet.
Traverser les frontières pour aller à la rencontre de l’autre
Aux balbutiements de Les yeux ne font pas le regard en 2017, Simon Plouffe a d’abord contacté des organismes qui viennent en aide aux personnes non voyantes et mal voyantes à la suite de conflits de guerre, autant au Canada qu’à l’international.
De cette façon, il a pu rencontrer Rodion Trystan, Yukizo Watanabe, Nebojša Badović et Steven, qui étaient tous d’accord pour témoigner dans son film. Puis, c’est dans un livre du photographe Martin Roemers qu’il a découvert Anja Stupp. Ainsi, il a réalisé plusieurs préentrevues à distance, en compagnie d’interprètes, avant de voyager en Ukraine, au Japon, en Allemagne, en Serbie, en Bosnie, en Colombie et en Arménie pour le tournage.
Bien entendu, ces déplacements ont demandé un immense travail de logistique afin de prévoir la présence d’interprètes, d’accompagner les protagonistes entièrement ou partiellement aveugles, et d’assurer la sécurité en zone de conflits.
«Pour le tournage, j’avais une équipe locale. Je voulais être accompagné de gens qui connaissaient le terrain, les dangers, les personnes-ressources et les limites sur les lieux. Je ne voulais pas être sur les lignes de front et faire des images sensationnalistes. Le film est plutôt en réaction aux images violentes», a raconté Simon Plouffe.

Image tirée du film «Les yeux ne font pas le regard» de Simon Plouffe. Les Films du 3 Mars
«Je souhaitais rendre ça plus humain et vivre de l’intérieur la réalité des gens de façon plus intime. C’était aussi une manière de travailler qui était plus respectueuse de ce qui se passait sur place, sans imposer de rythme, de calendrier, ni de marche à suivre.»
Percevoir différentes réalités sans polarisation
À travers les témoignages du film, le cinéaste a recréé des images qu’il s’imagine être la vision de ses interlocuteurs afin de plonger le public dans cette réalité.
«Ces points de vue sont décalés, rêvés… Je me suis inspiré de faits scientifiques sur les personnes non voyantes ou malvoyantes — puisque certain·es perçoivent la lumière, les contrastes, les couleurs même — mais aussi de leur témoignage pour m’imaginer ce que ça pourrait être de le vivre, mais c’est plutôt métaphorique», a raconté l’artiste. «[…] Je pense que tout ce jeu visuel (et sonore) était dans cette optique de nous interroger sur notre propre regard et sur notre position face à cette violence.»
Cette immersion tente de nous faire voir la réalité en face et d’éveiller notre conscience face à nos propres réactions à la suite d’exposition à la violence.
«Le film réfléchit à cet aveuglement volontaire, celui de ne pas vouloir porter trop attention, de minimiser, de laisser durer les conflits et de ne pas réagir assez rapidement […] Je souhaite donc semer des pistes de réflexion et j’espère que le public se questionnera sur ses propres limites de compassion, ce sur quoi ils ferment les yeux et à leur regard, puisque l’art est fait pour nous faire réfléchir», a ajouté Simon Plouffe pour conclure.
Une introspection profonde et nécessaire sur soi et sur le monde qui nous entoure!

Image tirée du film «Les yeux ne font pas le regard» de Simon Plouffe. Les Films du 3 Mars
Le 30 mai aura lieu la première du film (en audiodescription) au Cinéma Beaubien. Une discussion animée par le critique de cinéma et rédacteur en chef de la revue 24 images, Bruno Dequen, suivra en présence du réalisateur Simon Plouffe et de la protagoniste Anja Stupp.
Il sera ensuite possible d’assister à d’autres ciné-rencontres en compagnie de Simon Plouffe lors des projections du 31 mai à 13 h 15 et du 5 juin à 18 h au Cinéma Moderne, du 1er juin à 13 h 30 à la Cinémathèque québécoise (en audiodescription) et le 6 juin à 19 h au Cinéma Beaumont à Québec.



