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Crédit photo : www.themoviedb.org @ Tous droits réservés
Habituellement, les films de Dupieux mettent de l’avant un récit qui devient vite redondant et qui ne va nulle part, et c’est là le plus grand compliment qu’on pourrait lui donner, puisqu’il joue, sans aucune honte, avec la patience (et le temps) des spectateurs.
Yannick, par exemple, ne dure que 67 minutes, mais paraît interminable, tant Dupieux élargit les conversations de son protagoniste (joué par Raphaël Quenard), jusqu’à ce que cette situation cartoonesque aboutisse sur rien et fasse perdre le temps de tous ceux qui celles qui sont pris en otage dans la salle de théâtre.

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Étant un fan de films qui «énervent» les spectateurs, les forçant à réaliser qu’ils gaspillent le précieux temps qu’ils ont sur cette planète (pensez également au rêve dans un rêve dans un rêve dans un rêve de Daaaaaalí!), le cinéma de Dupieux m’a toujours fait sourire. À cet égard, L’accident de piano n’est pas tellement différent de ses œuvres précédentes.
Or, cette fois-ci, le cinéaste brise la forme filmique avec un humour beaucoup plus noir qu’à l’habitude et une esthétique plus raffinée. Par exemple, toutes les séquences présentées en flashback et dont l’utilité est de contextualiser la protagoniste, Magalie Moreau (Adèle Exarchopoulos) sont filmées comme des rêves. Les pensées du personnage sont ainsi «brouillées», comme si elle ne voulait pas les revisiter.
Mais elle est forcée de le faire, puisqu’elle a été forcée d’accepter un entretien avec la journaliste Simone Herzog (Sandrine Kiberlain). En effet, cette dernière lui a demandé, ou plutôt à exiger à Magalie, star des médias sociaux, également connue sous le nom de «Magaloche», de lui accorder sa toute première entrevue après qu’un accident de piano ait mis en danger le frère de la journaliste, qui était alors présent sur le lieu du tournage.
En dire plus cette tragédie serait révéler des éléments que Dupieux souhaite garder secrets, puisque le récit est (un peu) plus complexe que ses œuvres habituelles. D’ailleurs, L’accident de piano est divisée en trois parties, et le titre du film qui apparaît à 54 minutes! Ce n’est pas un procédé anodin (plus récemment, S.S. Rajamouli fait apparaître sa carte-titre après 45 minutes dans RRR), mais c’est assez bizarre, chez Quentin Dupieux, alors que ses films durent rarement plus de 90 minutes, et même souvent moins de 80 minutes!
Cela dit, lorsque le titre du film arrive à l’écran, Dupieux nous montre ce fameux «accident de piano», et c’est là qu’on a droit à la partie la plus intéressante de l’œuvre. Nous avons l’impression de savoir ce qu’il va se passer, mais les attentes des spectateurs sont très habilement jouées à travers un échange mordant entre Magalie et le frère de Simone, qui fera rire tous les adeptes.
L’aspect comique, cependant, est moins apparent que dans ses trois dernières œuvres, car les spectateurs ne baignent pas dans l’absurdité de la situation jusqu’au dénouement, où l’on met en scène une séquence qui nous rappelle son Rubber dans sa violence un peu gratuite, mais toujours dans un esprit de faire sourire.

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À travers sa nouvelle œuvre, nous ressentons légèrement la fatigue que le cinéaste commence à éprouver à pondre un film après l’autre, et certaines sections ne fonctionnent pas aussi bien que d’autres. Malgré cela, sa maîtrise du ton demeure exceptionnelle, surtout dans la façon qu’il a de balancer une comédie (très) noire avec des épisodes réellement sombres, et ce, sans provoquer le moindre rire.
Je pense ici à une séquence lors de laquelle deux frères fans de Magaloche (dont l’un est interprété par Karim Leklou, hilarant dans sa prestation) infiltrent sa maison et l’observent en train de faire l’un de ses sketches, où elle s’inflige volontairement de la douleur pour savoir si elle peut la ressentir.
Quentin Dupieux dénonce la culture du vide
Dupieux est très lucide pour lier un moment charnière de la télévision américaine et, par extension, du cinéma, en offrant un clin d’œil à la montée de contenus en ligne du style de Jackass, où des quidams voulant de la reconnaissance sur Internet se mettent à faire des niaiseries, dangereuses pour le coup, dans l’unique but d’obtenir des likes.
Magalie, étant jalouse que des figures telles que Johnny Knoxville puissent ressentir de la douleur et divertir des millions de spectateurs au petit et grand écran, alors qu’elle est née avec une condition qui fait en sorte qu’elle ne ressent aucune douleur, décide de pousser ce concept à l’extrême et devient, naturellement, une star du Web.
Cette culture du dare, qui est encore très populaire en Amérique du Nord et partout dans le monde, apporte une distraction momentanée, mais n’a aucun réel impact dans la société (quoique nous pouvons absolument faire valoir les mérites de Jackass en tant qu’objet filmique qui pousse les limites de l’excès). Et je serai le premier à confirmer que Jackass Number Two mérite sa place dans la liste des dix meilleurs films du 21e siècle!)
À un moment du film, Sandrine tente, tant bien que mal, d’interviewer Magalie sur ses motivations à se mettre constamment en danger à travers ses vidéos virales, mais la protagoniste refuse de s’ouvrir sur son passé et sur les raisons pour lesquelles elle éprouve du plaisir à faire ce travail.
Si l’on reste évidemment au niveau des blagues de mauvais goût que Dupieux adore faire subir à son public, il est clair que la majorité des spectateurs vont passer à côté de ce qui est dit à travers son illustration d’une jeune femme dénuée de sens qui alimente une culture du vide sans aucun scrupule. Le monde est ainsi fait: lorsqu’un «créateur de contenu» plus divertissant que Magaloche apparaîtra sur le Web, les gens passeront à autre chose et l’ignoreront.

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Sur la surface, les films de Dupieux ont l’apparence d’un shitpost (un peu comme le cinéaste roumain Radu Jude, qui a enflammé le Festival du Nouveau Cinéma (FNC) dernièrement avec sa version de 170 minutes de Dracula, où je n’avais encore jamais vu autant de personnes sortir d’une salle en colère pendant la séance. Le réalisateur a intentionnellement provoqué le public à travers une production délibérément bâclée qui ne va dans aucune direction satisfaisante et qui n’offre rien de réellement divertissant.
La réaction naturelle des gens face à ce genre de procédé, c’est un rejet pur et dur, mais si l’on se met à creuser la surface, par moments vulgaire et dénuée de réel sens narratif, c’est ainsi qu’on commence à réfléchir à la façon dont le cinéaste présente ses images, qui ont toutes, en quelque sorte, un sens bien plus profond que leurs simples apparences.
Le deuxième acte, par exemple, se termine par un travelling gigantesque montrant le dispositif ayant permis à Quentin Dupieux de tourner ses longs plans-séquences, une scène qui apparaît d’emblée inutile, mais qui distille le message que son réalisateur veut faire parvenir aux spectateurs.
Considérant que le film s’oppose à l’utilisation de l’intelligence artificielle au cinéma, on pourrait voir ce geste simple comme un avertissement, montrant qu’on ne peut pas faire de l’art avec des commandes sur ChatGPT et qu’on doit préserver la créativité humaine, qui est à la base de toute œuvre ayant assuré sa pérennité dans l’histoire du septième art.
Adèle Exarchopoulos, tout simplement sensationnelle
Dans L’accident de piano, Dupieux demande à son public, par l’entremise du personnage de Magaloche, de s’interroger sur la culture devenue de plus en plus insignifiante, tant sur Internet qu’au cinéma, et même à l’extérieur de nos écrans. Ce personnage est brillamment interprété par Adèle Exarchopoulos, qui continue d’impressionner par son caractère versatile, elle qui a été capable d’approcher Magalie de façon absurde et dramatique, en plus de réussir à nous faire rire dans des scènes qui, théoriquement, ne fonctionneraient pas si elle n’assumait pas entièrement le caractère de son personnage.

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L’actrice française est quasiment méconnaissable à travers ce rire déconcertant qui nous démontre bien que toute figure de cette «culture du vide» n’offre rien de réfléchi et d’intelligent à son public. Peut-être que c’est dans cette optique que l’apparence du film n’apparaît pas réfléchie du tout, et c’est là que s’élève le génie incontestable de Dupieux, un cinéaste qui ne montre aucun signe de ralentissement, lui qui travaille présentement sur deux autres films. L’un s’intitule Signaux et met en vedette Ramzy Bedia, Myriam Boyer et Philippe Dusseau, et l’autre, Full Phil, met de l’avant une distribution de haut calibre, avec Woody Harrelson, Charlotte Le Bon, Kristen Stewart, Emma Mackey et Tim Heidecker.
Que vous l’aimiez ou non, Quentin Dupieux a le don d’attirer des stars de renommée mondiale qui n’ont qu’une envie: travailler avec lui. Et lui, il aime jouer avec ses acteurs et les pousser dans des zones où ils n’ont pas l’habitude d’aller.
Cela doit être un pur plaisir pour ses acteurs autant que pour lui. D’ailleurs, il doit être sur la bonne voie pour que Kristen Stewart et Woody Harrelson aient le désir de travailler avec lui, non?
«L'accident de piano» de Quentin Dupieux en images
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