CinémaCritiques de films
Crédit photo : Andrew Cooper / Lionsgate
Le pire dans tout cela, c’est que l’idée initiale du film – un essai réflexif où Tesfaye, jouant une version fictionnalisée de The Weeknd, interroge la vie qu’il mène et désire vouloir rompre avec son passé pour devenir un meilleur artiste – donne la permission au cinéaste indépendant Trey Edward Shults d’explorer en profondeur les pensées les plus critiques du chanteur canadien.
C’est une bonne prémisse qui met la table à l’utilisation d’un langage visuel enveloppant et unique, avec des mouvements de caméra inhabituels et des techniques de montage poétiques qui visent à plonger le public dans la psyché tourmentée de The Weeknd.

Abel Tesfaye. Photo: Andrew Cooper
Une première partie intrigante qui explore des facettes intéressantes de l’artiste
Pour les vingt premières minutes du film, ça fonctionne.
La musique forte de Daniel Lopatin, qui est aussi percutante que son travail dans Good Time et Uncut Gems, est en parfait mariage avec la signature artistique de Shults, que nous retrouvons dans les films Krisha, It Comes at Night et Waves. Ici, le cadre s’agrandit et rétrécit pour signifier des changements psychologiques chez le protagoniste, la caméra tourne en 360 degrés et représente l’étourdissement qu’Abel ressent lors d’une tournée sans fin qui détruit progressivement sa santé physique et mentale, et l’utilisation d’une palette de couleurs très vives souligne fortement l’émulsion de la pellicule 35mm.
Une mention spéciale devrait être apportée au concepteur sonore Johnnie Burn, qui continue de créer des paysages immersifs et directs dans tous ses projets, nous forçant à écouter davantage plutôt que de simplement regarder les images.
Shults souhaite que nous ressentions la douleur éprouvée par Tesfaye à l’idée de continuer son projet The Weeknd, alors qu’il n’en n’a plus l’envie. Par contre, il a atteint un niveau de reconnaissance tellement élevé qu’il n’a plus vraiment le choix de satisfaire sa légion de fans, lesquels attendent un certain nombre de chansons et une performance spécifique de sa part.
Et c’est d’autant plus compliqué pour lui, puisque son manager Lee (Barry Keoghan) lui rappelle ce qu’il a accompli et ce qu’il devrait faire au lieu d’abandonner sa carrière. Ici, Tesfaye veut nous montrer la version la plus authentique de lui-même, ce qu’il n’a jamais fait auparavant dans sa vie publique.
Ce genre d’essai est certes un peu égocentrique, mais incroyablement pertinent. Surtout au moment où nous comprenons le contexte dans lequel il a voulu faire ce film, à l’instar d’un adieu à ses années The Weeknd pour renaître de ses cendres en tant qu’Abel Makkonen Tesfaye.

The Weeknd lors d’une performance livrée lors du CinemaCon 2025 au Caesars Palace le 1er avril 2025 à Las Vegas. Photo: Greg Doherty / Getty Images pour Lionsgate)
Malheureusement, et inexplicablement, Shults (en plus de Tesfaye et Reza Fahim qui ont coécrit le scénario) transforme ce film autocritique en un thriller psychologique avec l’arrivée du personnage d’Anima (Jenna Ortega), une admiratrice obsessive de The Weeknd qui est introduite dans le film au moment où elle met le feu à la maison de ses parents, avec comme plan ultime une rencontre avec l’artiste lors de son prochain spectacle.
Celle-ci se lie d’amitié avec la star durant ce concert en espérant qu’il emmènera Anima lors de sa tournée. Or, lorsque cette rencontre ne tournera pas comme prévu, elle le prend en otage dans sa chambre d’hôtel, et c’est à ce moment précis que Hurry Up Tomorrow devient un véritable fiasco.
Une dernière partie proche de l’agonie
Sans rien vous divulgâcher, je peux dire toutefois que ce film devient un quasi-remake de Misery où Ortega joue une version alternative d’Annie Wilkes, alors que The Weeknd est menotté sur son lit et la supplie de lui redonner sa liberté. On a peut-être ici voulu faire un parallèle avec cette grande adaptation du roman de Stephen King par Rob Reiner, mais cette section me faisait davantage penser à The Fanatic de Fred Durst, au sein duquel John Travolta a livré la pire interprétation de sa carrière en tant que fan obsédé qui harcèle son acteur préféré.
Les dialogues dans cette partie d’Hurry Up Tomorrow sont autant ridicules que le film du chanteur principal de Limp Bizkit, et la performance autoréflexive de Tesfaye n’y est plus présente, car ce dernier essaie de devenir un acteur sérieux capable de moduler des émotions dramatiques intenses. Avec tout le respect que j’ai pour son projet musical, c’est malheureux, mais son jeu n’est pas tellement convaincant, et ses moments les plus émotionnellement complexes ont fait rire le public dans la salle au lieu de provoquer l’effet escompté.
Pire encore, pendant au moins dix très longues minutes, nous avons eu droit à un échange au cours duquel Anima explique à The Weeknd (et en quelque sorte au public) quelle est la signification derrière ses chansons les plus populaires, telles que «Blinding Lights» et «Gasoline». En toute franchise, c’est probablement la séquence la plus méprisante que j’ai vue dans un film cette année, puisqu’on dirait que Tesfaye n’a jamais fait confiance à ses fans dans l’interprétation de ses paroles, et c’est comme s’il leur parlait de haut en leur disant exactement ce qu’elles représentent, selon lui.
C’est là où la dimension narcissique de son projet musical prend du devant, comme si Hurry Up Tomorrow devrait être absolument un projet où The Weeknd a le droit de s’autoféliciter pour avoir écrit une œuvre qui relève du génie. C’est ridicule et franchement insultant pour ses millions d’adorateurs qui ont passé du temps à apprécier sa musique pour se faire dire, finalement, que la seule analyse qui mérite d’être explorée est celle de Tesfaye lui-même.

Jenna Ortega dans le rôle d’Anima. Photo: Andrew Cooper
Puis arrive la scène finale, qui est d’une telle violence gratuite qu’elle semble sortie tout droit d’un film d’exploitation. Ici, la dimension autocritique a complètement disparu, et nous devons maintenant observer The Weeknd se rappeler à quel point il a toujours été un grand artiste, alors qu’il se regarde devant le miroir, le sourire aux lèvres, se souvenant de son statut d’icône de la musique populaire qu’il a notamment pu avoir… seulement grâce à lui.
Avec cette seule scène, il est fort probable que vous sortiez de la salle en ayant une perception plus négative sur Abel Tesfaye l’artiste, lequel, on dirait, n’a pas voulu faire Hurry Up Tomorrow pour interroger sa personnalité publique, mais bien pour flatter son égo.
Les meilleures œuvres d’art sont souvent celles que nous faisons pour nous-mêmes, tant et aussi longtemps que nous avons quelque chose à dire. Tesfaye, avec ce film, ne veut malheureusement rien dire et seulement prouver qu’il est autant capable de faire du grand cinéma que de la grande musique.
Avec un talent comme Trey Edward Shults derrière la caméra, on aurait pu savourer une œuvre qui rivalise aux côtés de Purple Rain qui est, selon moi, le plus grand film sur un artiste musical jamais réalisé. Mais cela aurait pu seulement se produire si Tesfaye s’était focalisé entièrement sur ce qui fonctionnait au début au lieu d’embarquer dans ses dérives égoïstes qui ternissent l’approche stylistique de Shults et transforment Hurry Up Tomorrow en projet vaniteux sans véritable but ni vision.
Le film «Hurry Up Tomorrow» en images
Par Andrew Cooper / Lionsgate
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Jenna Ortega, Trey Edward Shults et Abel Tesfaye. Photo: Andrew Cooper -
The Weeknd lors d'une performance livrée lors du CinemaCon 2025 au Caesars Palace le 1er avril 2025 à Las Vegas. Photo: Greg Doherty / Getty Images pour Lionsgate) -
Jenna Ortega dans le rôle d'Anima. Photo: Andrew Cooper -
Barry Keoghan dans le rôle de Lee. Photo Credit: Andrew Cooper -
Jenna Ortega et Abel Tesfaye alias The Weeknd. Photo: Andrew Cooper -
Abel Tesfaye. Photo: Andrew Cooper -
Barry Keoghan et Abel Tesfaye alias The Weeknd. Photo: Andrew Cooper
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