«Une employée modèle» de Jean-Christophe Tixier – Bible urbaine

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«Une employée modèle» de Jean-Christophe Tixier

«Une employée modèle» de Jean-Christophe Tixier

L’art de plonger dans l’illégalité pour sauver des vies

Publié le 17 juin 2026 par Éric Dumais

Crédit photo : Albin Michel

Qui pourrait soupçonner une veuve rangée, fonctionnaire dévouée, qui organise des pèlerinages? C’est en effet une question que je me suis posée à la lecture d’«Une employée modèle», un thriller d’une telle originalité que ça m’a fait réaliser qu’il y avait un moment, déjà, qu’un auteur ne m’avait pas aussi agréablement surpris avec une histoire aussi délirante.

«Ce que vous faites est bien»

Sylvie, la cinquantaine, est une femme sans histoire. Agente à l’état civil dans une mairie, elle s’investit, en parallèle de son emploi, dans une association paroissiale au sein de laquelle elle organise des pèlerinages annuels à Lourdes et à Rome aux deux ans.

À la mort de son conjoint Gabriel, décédé des suites d’une chute d’une charge, elle avoue avoir vécu deux deuils, en plus de celui de son père qui allait survenir dans un avenir proche: celui de la disparition de l’être cher, et celui d’avoir eu l’impression que leur couple n’aurait de toute façon pas résisté à l’usure du temps…

Et comme si le destin s’abattait sur Sylvie à la manière d’une foudre, répercussions d’un karma ayant mûri dans cette vie-ci, son frère Antoine, plus suicidaire que jamais, part littéralement en vrille. Il lui avoue, pris d’un instant de panique pure, s’être endetté au jeu, et avoir à ses trousses des créanciers sanguinaires qui mettent sa vie ainsi que celle de sa famille en danger.

La liberté fait peur

C’est à partir de cet instant précis que le personnage de Sylvie, pourtant si beige, pourtant si effacé, presque, surprend à nous en laisser la mâchoire décrochée. 

Sans réfléchir, elle propose à son frère de payer ses dettes à la seule et unique condition qu’il disparaisse sans laisser de traces. Là, maintenant. Et c’est sur le Dark Web qu’elle trouvera tout ce dont elle aura besoin pour l’aider à s’évanouir dans la nature: faux nom, faux passeport, fausse carte d’identité, et le tour est joué.

«Faux et usage de faux, complicité d’usurpation d’identité, travail dissimulé […]. La liste devient si longue qu’elle ne se reconnaît plus. Pour éviter de vaciller, elle s’accroche à la seule conviction qu’il lui reste: elle n’avait pas d’autre choix. Puis elle se demande si cette aptitude à la transgression n’était pas depuis longtemps tapie au fond d’elle.»

L’écrivain Jean-Christophe Tixier. Photo: Samuel Kirszenbaum

Sylvie, la cinquantaine, n’est finalement pas une femme sans histoire; c’est une femme de pouvoir, en réalité, qui travaille en coulisses. Qui a le pouvoir de rendre leur liberté à ceux et celles qui l’ont perdu, intentionnellement ou sous la menace d’autrui. «Le pouvoir n’a d’intérêt que s’il reste invisible», rétorque-t-elle à l’une de ses clientes à un moment du récit. Et c’est ce qui fait la force de cette femme discrète: sa capacité à agir dans l’ombre, comme si elle avait enfilé une cape d’invisibilité.

Car son audace va encore plus loin que ce que vous auriez pu penser: pour arriver à rembourser la dette de son frère, Sylvie va «recruter» de pauvres âmes en peine, trouvées dans les abysses du Dark Web, pour les aider à disparaître en échange d’une rémunération. «Elle les voit comme autant de clients potentiels, qu’elle pourra aider moyennant finance».

Et avec l’argent gagné, elle achète la paix en remboursant progressivement les créanciers, qui sortent de plus en plus les crocs d’impatience.

Est-ce que l’audace de Sylvie va la mener tout droit dans la gueule du loup?

«L’expérience prouve que l’âme humaine est tourmentée, pas toujours raisonnable, douée parfois de duplicité, et le plus souvent inaccessible, même aux plus proches.»

Cinquième roman de l’écrivain français Jean-Christophe Tixier, Une employée modèle est un coup de génie pour qui aime les histoires qui déraillent complètement, à la manière d’un train qui file à toute allure sur une rame trafiquée à une intersection.

La force de ce récit, ce sont définitivement les motivations de son protagoniste, Sylvie qui, à l’instar de Sally Diamond dans La voisine sans histoire, agit constamment sous le coup de l’impulsion, alors qu’en dedans, elles sont toutes deux à la fois solitaires et discrètes. Sur le plan de la personnalité, elles ne se ressemblent pas, mais, dans leurs agissements, elles frôlent l’inacceptable.

Ce thriller fort bien écrit ne brille pas par l’imprévisibilité de son dénouement, et c’est justement voulu. Car d’entrée de jeu, l’auteur dissémine déjà des indices évidents quant à ce qu’il advient de Sylvie, douze mois après les événements.

Oui, elle réussit à faire disparaître son frère; oui, elle réussit à rembourser sa dette jusqu’au dernier centime; oui, elle vient en aide à d’autres qui n’ont qu’un souhait: se libérer du poids de la vie. Mais est-ce qu’elle ne se perdra pas elle-même en cours de route? La question mérite d’être posée.

Une employée modèle n’est pas un thriller conventionnel où l’on cherche l’identité d’un coupable ou bien les motivations qui l’ont mené à commettre l’irréparable. La coupable, on la connaît, et ses motivations, on les connaît aussi, même qu’on les comprend.

Et c’est là que la situation devient délicieusement insidieuse: comme lecteur, on se rend complice des agissements d’une femme qui enfreint la loi en toute impunité, et on n’a aucune envie de la dénoncer, tellement on trouve qu’elle a le cœur à la bonne place.

C’est bien joué, Jean-Christophe!

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