ThéâtreEntrevues
Crédit photo : Danny Taillon
Une œuvre qui traverse le temps
À toi, pour toujours, ta Marie-Lou nous ramène dans les années 1960 à travers une conversation entre deux sœurs qui ont vécu ce drame familial. Dix ans plus tard, Carmen croit, peut-être à tort, s’être frayé un chemin pour s’en sortir, tandis que Manon reste sous l’emprise du passé, cloîtrée entre les mêmes murs.
Dans cette œuvre, Michel Tremblay réussit à dépeindre l’un des plus grands maux de la société: la difficulté à se comprendre les uns les autres. On y raconte l’histoire d’une famille dysfonctionnelle: quatre personnes qui partagent le même toit, mais qui, pourtant, vivent dans des réalités complètement différentes. En effet, chacun·e a sa propre vision du monde et croit comprendre la vérité des autres, alors qu’ils n’ont accès qu’à très peu de leur univers. Ils sont ensemble, mais terriblement seuls…

Catherine Paquin-Béchard et Rose-Anne Déry dans «À toi, pour toujours, ta Marie-Lou». Photo: Danny Taillon
Pour faire revivre ce chef-d’œuvre au Théâtre du Rideau Vert, Henri Chassé, lui-même un fervent admirateur de l’œuvre de Tremblay, a pris la barre de la mise en scène.
«C’est un auteur bien efficace, dans le sens où il donne ce qu’il faut comprendre, mais il ne surexplique pas, surtout pas dans cette pièce-là», a-t-il confié d’entrée de jeu. «Il y a quelque chose de très brut dans cette œuvre: les personnages essaient, mais ils ne réussissent pas nécessairement tout le temps à élaborer leurs pensées. C’est ça qui est beau.»
Il a lui-même proposé un rôle à l’actrice Catherine Paquin-Béchard, qui s’est empressée d’accepter.
«On dit oui tout de suite à une proposition de jouer dans une pièce de Tremblay et surtout dans ce classique qui est encore curieusement intemporel et tristement d’actualité. J’étais curieuse aussi de voir comment on le transposerait en 2026, parce que, oui, il y a des références à l’époque dans laquelle elle a été écrite, mais je pense que, avec la mise en scène qu’on en a faite, il y a quelque chose qui rend la lecture assez facile et accessible aujourd’hui», a déclaré l’actrice.
Le besoin criant de se faire comprendre des autres
Catherine Paquin-Béchard, qu’on a pu voir à la télévision entre autres dans Emprises, 5e rang et Unité 9, affectionne son personnage de Manon, qui peut facilement être incompris ou jugé pour son entêtement à s’accrocher à sa misère.
«Elle n’entend pas ce qu’on lui dit, parce que ça ne correspond pas à sa vérité. Je trouve qu’on est tellement là-dedans aujourd’hui, dans l’idée que si les gens ne sont pas avec nous, ils sont contre nous. Manon s’inscrit parfaitement dans cette idée, alors qu’elle aurait pu voir sa sœur comme une main tendue. Cette espèce de foi aveugle me fascine», a révélé son interprète.

Michel Charette dans «À toi, pour toujours, ta Marie-Lou». Photo: Danny Taillon
«D’une certaine façon, je la comprends vraiment, car si elle n’a plus ce récit-là, elle n’existe plus. Ça aussi, c’est un aspect intéressant: ce qu’on se raconte comme histoire, à quel point ça forge notre identité, et ce qui arrive si tout ça n’existe pas, au fond.»
Tout semble intense dans cette maison où les voix réactives résonnent au diapason de leurs insécurités et des malentendus. L’urgence de s’exprimer fait monter de plusieurs crans l’atmosphère déjà tendue entre les interlocuteur·trices.
«Pour Carmen, c’est son ultime chance de sortir sa sœur de là, et, pour Manon, c’est son ultime chance de lui dire non. Ça va se passer là et, après, la vie ne sera plus pareille. C’est ça, l’aspect tragique», a dévoilé le metteur en scène avant d’enchaîner sur la situation des parents. «Les personnages sont très lucides, même le père quand il parle de sa condition d’ouvrier, c’est hallucinant comment il met le doigt sur quelque chose.»
En voici un extrait: «Le rêve de tous les hommes: la job steadée! Y’a-tu quequ’chose de plus écœurant dans’vie qu’une job steadée? Tu viens que t’es tellement spécialisé dans ta job steadée, que tu fais partie de ta t*** de machine! […] Pis à part de ça, c’est même pas pour toé que tu travailles, non c’est pour ta famille! Tu prends tout l’argent que t’as gagné en suant pis en sacrant comme un damné, là, pis tu la donnes toute au grand complet à ta famille! Ta famille à toé! Une autre belle invention du bon Dieu! …» (p. 28).
Non seulement la pièce aborde de façon déstabilisante les valeurs religieuses, l’aliénation au travail, le rôle des femmes dans la société, la communication difficile entre les gens, mais aussi la pauvreté. Elle prend d’ailleurs une grande place dans l’histoire, presque au point d’en faire un cinquième personnage, selon Catherine Paquin-Béchard.
Une cascade de voix sur scène
Sur scène, deux instants parallèles se déploient en même temps sous les yeux du public. Deux discussions simultanées s’entremêlent; celle de Léopold et de Marie-Louise, qui se chicanent avant le drame, ainsi que celle des deux sœurs qui se remémorent leur perception des faits une décennie après.

Madeleine Péloquin et Catherine Paquin-Béchard dans «À toi, pour toujours, ta Marie-Lou». Photo: Danny Taillon
Plusieurs mises en scène étaient possibles afin de différencier ces deux temporalités, et Henri Chassé a choisi de réunir les interprètes dans l’endroit le plus restreint possible. Il a d’ailleurs expliqué que Michel Tremblay avait voulu présenter cette pièce sous la forme d’un quatuor à cordes. Donc, les répliques se succèdent comme les instruments dans une pièce musicale.
«On a le même lieu qui n’est qu’un simple mur d’une maison qui ne tient à rien. Il représente l’espèce d’intérieur dans lequel Manon est prise. Elle vit dans le même appartement depuis ces années-là. La difficulté et, en même temps, le plaisir qu’on a eu était que, dans ce petit espace, les interprètes étaient constamment ensemble en train de s’entrecroiser. Des fois, ils passent un à côté de l’autre. C’est une organisation qui leur demande beaucoup de dextérité mentale», a-t-il ajouté.
L’actrice a partagé son enthousiasme face au projet ainsi qu’à l’ambiance chaleureuse qui règne en répétition aux côtés des autres interprètes, Michel Charette, Madeleine Péloquin et Rose-Anne Déry.
«C’est tellement enrichissant! On a toutes et tous vraiment à cœur de raconter cette histoire, et chacun·e sait pourquoi il est là. C’est stimulant et, comme on est quatre sans arrêt à plonger dans cette affaire-là, on se tient par la main. Je les vois comme ma petite famille pour cet hiver!»
Une relecture porteuse de sens
À bien des égards, cette pièce touchera le public, tant par sa forme orchestrale et l’intensité de ses personnages, que par l’authenticité de ses propos, peu importe le temps qui passe. C’est assurément l’une des pièces à voir cet hiver pour en ressortir avec toutes sortes d’interprétations toutes aussi pertinentes les unes que les autres.
«Il y a une lecture vraiment intéressante à faire de ces thématiques-là aujourd’hui, qui n’est peut-être pas la même qu’à l’époque, mais qui résonne autant», a exprimé Catherine Paquin-Béchard avant d’enchaîner. «Si ça peut se déposer dans chaque personne qui vient voir la pièce, qui débloque ou non sur des épiphanies, tant mieux. Être habité par un texte, ça fait voyager! Il y a un adage qui dit que, plus c’est personnel, plus c’est universel. Alors, je pense que tout le monde se reconnaît dans des dynamiques familiales plus ou moins compliquées. La famille, c’est un terreau tellement fertile.»

Catherine Paquin-Béchard, Madeleine Péloquin et Rose-Anne Déry dans «À toi, pour toujours, ta Marie-Lou». Photo: Danny Taillon
«Je trouve que le public, parfois, ne s’approprie pas assez ses propres opinions. Ce qu’il comprend de la pièce, ça lui appartient. C’est sûr qu’on veut que ça suscite quelque chose, mais on ne sait pas quoi», a ajouté Henri Chassé qui est d’ailleurs curieux de connaître les différentes interprétations des spectateur·trices lors des soirées-causeries.
En définitive, il nous a fait part de sa propre vision de l’œuvre, et cette perception suscite déjà de grandes réflexions.
«Le Québec, pour moi, c’est ces deux femmes-là, c’est-à-dire une qui tient au passé et qui est tournée vers une espèce de tradition, et qui a peur aussi beaucoup, et l’autre, qui veut faire fi du passé, mais presque d’une manière exagérée, en se disant qu’il n’existe pas. Ce sont deux courants très opposés.»
Venez assister à ce spectacle intemporel pour vous faire votre propre idée!
La pièce de Michel Tremblay À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, mise en scène par Henri Chassé, sera présentée au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 28 février. Choisissez vos billets en ligne et prenez note que la représentation du 5 et du 27 février seront suivies d’une causerie en compagnie des artistes, que celle du 25 et du 27 février se feront en théâtrodescription, que celle du 26 février se déroulera avec surtitrage codé en français, et que celle du 27 février sera traduite en langue des signes québécoise. Avec l’engouement du public pour ce grand retour sur scène, des supplémentaires ont été annoncées les 15 et 21 février. Faites vite pour ne pas manquer ce grand moment de théâtre!
La pièce «À toi, pour toujours, ta Marie-Lou» en images
Par Danny Taillon
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Madeleine Péloquin, «À toi, pour toujours, ta Marie-Lou». Photo: Danny Taillon. -
Catherine Paquin-Béchard et Rose-Anne Déry, «À toi, pour toujours, ta Marie-Lou». Photo: Danny Taillon. -
Michel Charette, «À toi, pour toujours, ta Marie-Lou». Photo: Danny Taillon. -
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