ThéâtreEntrevues
Crédit photo : Yves Renaud
Percevoir la beauté dans l’imperfection
«ẤM», ce mot vietnamien signifiant «chaleureux», résume parfaitement l’intention derrière cette histoire qui se veut enveloppante et douce. On y retrouve Jacques et Ành qui n’ont pratiquement rien en commun, mais qui s’engagent à franchir les barrières de leurs différences pour se trouver mutuellement.
À leur union saisissante s’ajoute le personnage muet de Noé, le fils neurodivergent d’Ành, qui partage leur quotidien avec sa vision de la vie étrangère à les leurs. Dans toute sa sensibilité, il amène le nouveau couple à s’émanciper davantage, et tous les trois créent une sincère connexion. Non seulement on ressent l’amour pur entre eux, mais aussi celui qu’ils portent envers leur langue et leur culture.
Kim Thúy a, en quelque sorte, fait naître une histoire à partir d’un besoin à combler au sein de la société actuelle. «Je pense que ce qu’il manque beaucoup au temps présent, c’est de la patience, et pour qu’on réussisse à comprendre l’autre, il faut du temps. On n’a pas le choix. Il n’y a pas de raccourci possible», a-t-elle évoqué.
Comme l’a mentionné la comédienne Cynthia Wu-Maheux, la pièce est construite sous forme de «petits bouts de scènes de vie qui nous en apprennent un peu plus sur chaque personnage et sur leur façon d’apprendre l’un de l’autre dans l’égratignement ou la douceur, mais toujours dans le respect, l’amour et la construction».
Dans cette œuvre polyphonique, la danse et le théâtre ne font qu’un.

Photo: Yves Renaud
Faire résonner la richesse individuelle et collective des interprètes sur scène
En harmonie avec le cœur même du texte, les deux artistes ont confié qu’elles ont jonglé elles-mêmes avec les différences de chacun·e lors du travail de mise en scène.
«Cynthia et Jean-Philippe, déjà, ce sont deux personnes avec deux façons de travailler complètement différentes, selon moi. Donc, je les écoute différemment et, si j’ai un commentaire à faire, je n’utiliserai pas nécessairement le même vocabulaire […] On va chercher le potentiel et la richesse de chacun·e. Cynthia, c’est son histoire personnelle, alors que Jean-Philippe, c’est l’histoire des hommes et de ce qu’ils sont devenus aujourd’hui», a expliqué l’autrice.
«Jimmy, le danseur, il est dans la richesse du silence, il est dans le corps, dans les sens. On ne peut pas recevoir de longues discussions de sa part. Il saisit tout de suite l’inconfort du corps et du geste, et il nous redonne des émotions en langage corporel.»
Ce sont dans leurs valeurs les plus profondes et dans leur façon d’être que les interprètes se sont plongés pour se connecter à leurs personnages au parcours dense.
«J’ai encore dans mes gênes cet état de survie, d’essayer de voir les coups d’avance, comme dans un jeu d’échecs parce que, parfois, le niveau de danger monte. Et je me dis que ça ne m’appartient plus cette affaire-là, mais c’est comme si je le transmutais pour les générations d’avant, et parfois le courant est fort», a révélé l’interprète d’Ành.
Une grande ouverture de toute l’équipe a permis d’enrichir la pièce et de faire résonner son message d’ouverture à l’autre encore plus fort.
«Je ressens que ça a été une expérience extraordinaire et j’ai l’impression qu’il y a eu beaucoup d’ouverture et de collaboration. Tout le monde écoutait, qu’on soit d’accord ou pas. […] Chaque fois que j’ai reçu un commentaire, dans ma tête, je me disais que ces personnes donnaient tellement de leur attention pour rendre le texte encore meilleur», a confié Kim Thúy avec reconnaissance envers ses pairs.
«Je pense que la beauté de cette pièce, maintenant qu’elle appartient à l’équipe, c’est de voir toutes ces différences en harmonie. Les voix se marient à l’instar d’un orchestre.»
«À force de discuter, on s’est ajusté. Parfois, on comprenait avec la tête, mais le corps cherchait son espace. C’était vraiment un travail de broderie et chacun·e a amené ce qu’on nomme des moteurs différents», a ajouté Cynthia Wu-Maheux en repensant à leur démarche de création.

Photo: Yves Renaud
S’arrêter et prendre conscience de la présence des autres autour de nous
Cette pièce empreinte de bienveillance amènera sans doute le public dans une réflexion introspective, que ce soit en lien avec son propre rapport aux autres, à son comportement avec autrui, ou encore dans la façon d’accorder du temps et de l’attention.
«Ça amène une réflexion qui est opportune. Ce qui est touchant, c’est comment on devient une équipe en n’étant pas l’un contre l’autre, mais d’être là pour ramasser l’autre et mettre son égo de côté parce qu’il a quelque chose à nous dire. C’est à nous de reculer, et reculer ne veut pas dire perdre du terrain ni être faible; c’est justement ce travail d’écoute qui est constant», a exprimé la comédienne.
«Pour moi, il y a vraiment quelque chose qui, dans mon cœur, veut honorer cette démarche et cette prise de parole. Avec les nouvelles générations, c’est quelque chose qui est en apprentissage, et il y a toute une notion de courage, de beauté et de partage, qui sont des outils d’amour. Les mots et les livres de Kim Thúy sont des outils d’amour.»
«Le message qu’on souhaite véhiculer dans la pièce, c’est qu’à travers le quotidien, il y a toutes ses conversations et ses contradictions qui forcent un échange pour grandir ensemble, pour comprendre et non gagner un point argumentaire. Ce sont cette écoute, cette patience lorsque l’autre va dans le sens contraire qu’on veut, cette volonté d’aimer à la manière de l’autre en arrivant avec notre bagage à nous, qu’on veut mettre de l’avant», a renchéri Kim Thúy avant de conclure.
«J’espère que la pièce va nous connecter à des questions qui sont, selon moi, fondamentales, mais en même temps tellement cachées dans le quotidien qu’on les oublie. J’espère qu’elle fera penser à l’autre en premier […] On raconte ce pouvoir extraordinaire d’aimer l’autre. Entre le personnage de Jacques et de Noé, on voit que c’est en s’adaptant à l’autre qu’on découvre toutes sortes de choses sur soi.»
«Je souhaite qu’à la fin du spectacle, tout le monde ait envie de se donner un câlin», a-t-elle déclaré avec un enthousiasme franc!

Photo: Yves Renaud



