LittératureRomans étrangers
Crédit photo : Rosie & Wolfe
Depuis, les années se sont écoulés, et peu de gens, à part bien sûr, ceux et celles qui participaient à l’activité ce jour-là, n’ont réellement su ce qui s’était passé.
Mais les parents de Joséphine, cette chère narratrice qui a la gentillesse de nous raconter l’incident à travers ses confessions – qui ont donné lieu au roman que nous lisons –, savent sur quel bouton appuyer pour faire parler leur fille. «Tu peux manger du gâteau si tu nous expliques ce qui s’est passé aujourd’hui au zoo», lui a lancé sa maman.
Et Dieu sait qu’elle aime ça, les gâteaux aux carottes, Joséphine.
C’est ainsi que, poussée par l’avide appétit de ses pupilles gustatives, Joséphine se remémorera, avec force clarté, je dois le dire, les événements qui ont mené à la catastrophique visite du zoo, car cette dernière, pour reprendre ses mots, « c’était le feu d’artifice final d’une succession de catastrophes ». Le bouquet final, quoi.
Puisqu’« une catastrophe ne se produit jamais soudainement; elle est l’aboutissement d’une série de petites secousses dont on ne remarque presque rien, mais qui, peu à peu, deviennent un tremblement de terre… »
Et il faut bien faire durer le suspense, aussi.
Pour savoir ce qu’il s’est passé au zoo ce jour-là, il va falloir que vous patientiez jusqu’au chapitre 21 – aussi bien dire jusqu’à celui qui précède de près l’épilogue – et c’est ça, franchement, qui rend ce livre aussi amusant : le récit est tellement tiré par les cheveux que, d’entrée de jeu, notre réflexe premier, c’est de se laisser aller au jeu, de relâcher toute tension, et de faire fi de ce qui nous entoure.
Car Dicker s’est lâché lousse ici en dévoilant au grand jour un humour que je ne lui connaissais pas!

L’écrivain Joël Dicker. Photo: Anoush Abrar (https://www.rosiewolfe.com/auteurs)
La grosse différence avec un auteur comme Patrick Senécal, qui ne joue pas tout à fait dans la même cour que Joël Dicker, car plus trash, plus gore, plus dark, c’est que le récit de Joséphine a uniquement pour but de nous faire sourire, tellement les personnages, les dialogues et les péripéties sont aussi sérieux qu’un film de Chaplin. Et si je fais le rapprochement avec Senécal, c’est que lui aussi s’est prêté à l’exercice, il y a quelques années, de mettre une petite fille aux commandes de la narration.
Vous vous rappelez Florence, huit ans, dans Flots? Moi oui, comment l’oublier! Ce qui m’avait marqué avec cette histoire, épouvantable, il n’y a pas d’autre mot, c’est qu’on a les deux pieds englués dans l’univers de l’écrivain, mais c’est une enfant qui raconte l’histoire, à travers ses yeux à elle, et dans ses mots en plus. L’auteur a fait exprès «d’appauvrir», ou du moins de simplifier son écriture pour donner plus de réalisme à son récit. Et ça fonctionne.
Ici, avec La Très Catastrophique Visite du Zoo, Dicker a lui aussi abaissé ses standards, ça se voit, mais il n’a pas poussé l’exercice tant que ça. Même si ses phrases sont d’une simplicité désarmante, on ressent surtout la naïveté que le «vrai» parlé d’une enfant.
Ici, les parents seront sûrement d’accord avec moi, mais répondez-moi en toute franchise: est-ce que votre enfant dirait vraiment «[…] avec une horde d’enfants encaqués…», ou encore «[…] j’ai trouvé que c’était incroyablement retors de la part du père Noël…», bref, vous voyez ce que je veux dire? Le niveau de langage est encore un peu trop soutenu pour une enfant de cet âge-là.
Mais ça reste un détail. Car ce livre, je l’ai lu deux fois tellement il est léger pour l’esprit. Et les personnages, qu’est-ce qu’ils sont bêtas! À commencer par Joséphine, avec sa passion inusitée pour les gros mots (plus tard elle veut écrire un dictionnaire des gros mots, alors que d’autres rêvent de devenir vétérinaires…), ses copains de l’école Pics Verts, Artie, Otto, Giovanni et Yoshi, qui sont tous spéciaux, sans exception, et c’est sans oublier Mademoiselle Jennings, la gentille maîtresse, et le Directeur (qui fait penser, tellement il est niais, à Igor Peabody joué par Gilbert Gottfried dans Le petit monstre (ou Junior le terrible pour le public français).
En toute franchise, et à part qu’on sourit plus qu’on rit de bon cœur au fil de cette lecture, ce court roman de près de 250 pages reste un bel ajout dans la bibliographie de l’auteur de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, L’Énigme de la chambre 622 et La disparition de Stephanie Mailer, puisque je trouve tout à fait louable le fait qu’un auteur s’accorde le droit de s’attribuer des défis d’écriture à l’occasion.
Sinon, comment se renouveler?
Mais évidemment, lorsqu’on tente un changement de ton, il y a toujours des détracteurs pour crier au scandale. Franchement, pour une fois, ne les écoutez pas, laissez-les chialer, puisqu’ils sont experts dans ce domaine, et offrez-vous donc un moment de légèreté assumé!
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