LittératurePolars et romans policiers
Crédit photo : Michel Lafon @ Tous droits réservés
Acclamé par deux figures de proue du thriller psychologique américain sur sa quatrième de couverture, Shari Lapena et Paula Hawkins, le plus récent roman de l’auteure et scénariste irlandaise Liz Nugent, couronné par le Irish Crime Book Award et vendu à plus de 500 000 exemplaires dans le monde, en a fait des vagues depuis sa parution – sans vouloir surutiliser ma métaphore aquatique du début!
Cela dit, avant d’en vanter les grandes forces, je me permets deux bémols, puisqu’ils surviennent avant même qu’on ouvre la première page.
D’une part, la couverture vert fluo, où l’on aperçoit une femme au teint basané, le visage volontairement coupé au menton, qui est vêtue d’une robe noire surmontée d’un col blanc, m’a laissé perplexe, car elle ne caractérise pas, à mon sens, le personnage singulier vivant dans la campagne irlandaise – «[…] pas loin au milieu de nulle part», comme le disait son père – qu’on s’apprête à découvrir.
Et même le titre qui a été choisi pour l’édition française, Une voisine sans histoire, m’a laissé sceptique, puisqu’on est loin du titre original «Strange Sally Diamond», qui colle mieux au protagoniste excentrique qu’on s’apprête à découvrir.
Ce n’est pas pour rien que l’auteure l’a choisi.
Car oui, le personnage haut en couleur de Sally Diamond reste l’attrait le plus fort de ce livre.
«Sors-moi avec les poubelles», disait-il toujours. C’est la toute première phrase du roman. Au premier abord surprenante, cette ligne, toute simple, est cependant d’une importance capitale pour bien saisir le personnage complexe de Sally Diamond. Au moment venu, elle prendra au pied de la lettre les mots de son père, Thomas Diamond, qui décède dès la première page du récit, à 82 ans, un mercredi de novembre 2017.
«Je ne l’ai pas tué, n’allez pas vous imaginer des choses», tient-elle à clarifier, comme si nous, les lecteurs et lectrices, étions des témoins directs de son quotidien, l’épiant en silence, tapis dans un coin de la pièce.
Ainsi, Sally Diamond, après la mort de son père, se retrouve seule comme un rat mort dans la grande résidence familiale. Sans trop se poser de question, guidée par son instinct de femme solitaire et antisociale, elle glisse le cadavre de ce dernier dans un sac poubelle, le traîne au travers du jardin, et le balance dans l’incinérateur, comme lorsque son père vidait mécaniquement les poubelles.

L’écrivaine Liz Nugent. Photo: Ruth Connolly
Le quotidien de Sally Diamond, désormais orpheline – semblerait-il que sa mère soit décédée à la fin de son adolescence – basculera le jour où elle se rendra à la poste. Mrs Sullivan, qui désire prendre des nouvelles de défunt père («Et la pension de retraite de ton père?»), déchante vite lorsque Sally lui répond sans détour: «Il n’en a plus besoin, car il est mort». Et le malaise atteint son apogée lorsque la femme du boucher, alors présente, lui demande quand aura lieu l’enterrement. «Il n’y aura pas d’enterrement. J’ai procédé seule à la crémation».
Boum. Il n’en fallait pas plus pour faire dresser les cheveux de ces bonnes gens qui connaissent les histoires de tout le monde et que ceux-ci en glissent un mot aux autorités, sidérés par un tel agissement.
Vous commencez à saisir les traits, certes grossiers, du personnage qu’est Sally Diamond? C’est pourquoi je vous disais, précédemment, que le titre «Strange Sally Diamond» colle bien à ce récit, car c’est grâce à l’étrangeté du protagoniste que cette histoire est si savoureuse, malgré le caractère sordide de ce qui se prépare.
Avouez que ce mot vous brûle les lèvres: autisme. Or, son défunt père, qui était également son psychiatre, a toujours été catégorique: sa fille n’est pas autiste. Elle est juste différente des autres. Elle, elle se dit déficiente sociale, car souvent, elle ne trouve pas les bons mots pour exprimer le fond de sa pensée, et ses agissements étonnent les gens autour d’elle.
Comme brûler le corps de son vieux père sans en aviser les autorités compétentes, par exemple.
Liz Nugent frappe fort, surtout dans les cent premières pages du livre, puisqu’elle réussit, pendant qu’elle met la table, le dur défi de rendre attachante une femme a priori complètement à côté de la plaque. Mais on s’attache à cette innocence, à cette naïveté, à cette candeur qui caractérisent si bien son personnage.
Mais Sally Diamond est-elle réellement une femme sans histoire? Bien au contraire, et c’est ce que l’auteure va finir par nous dévoiler, au compte-goutte, lors d’une narration parallèle, où l’on quitte un peu trop longtemps Sally, hélas, et découvre le mystérieux personnage de Peter, dans un retour en arrière vieux de 43 ans, en 1974.
Et c’est à partir de là que l’horreur la plus vicieuse qui soit, celle qu’on aurait préféré ignorer, tellement elle fait ressortir la laideur la plus extrême de certains humains, surgit en force, comme une claque qu’on n’a pas vu venir, comme un automobiliste qui n’a pas le temps de réaliser que la voiture qui roule à toute allure, en sens inverse, fonce tout droit sur lui.
Je m’arrête ici, car un roman aussi haletant que La voisine sans histoire ne mérite aucun divulgâcheur, mais je me permets seulement d’ajouter que, même si Liz Nugent n’a pas réussi à éviter totalement la prévisibilité plus son récit progresse, et qu’on finit par s’ennuyer de la trame principale, plus forte, reste qu’il faut le faire pour imaginer une histoire sordide à ce point, sur un passé familial aussi trouble que celui de Sally Diamond.
L'avis
de la rédaction
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