Une virée d’enfer à Berlin avec «Le M Club» de Patrick Senécal – Bible urbaine

LittératureThrillers et polars

Une virée d’enfer à Berlin avec «Le M Club» de Patrick Senécal

Une virée d’enfer à Berlin avec «Le M Club» de Patrick Senécal

Et si le Mal résidait en chacun de nous?

Publié le 26 novembre 2025 par Éric Dumais

Crédit photo : Éditions Alire @ Tous droits réservés

Après Civilisés, qui m’avait laissé une touche d’amertume en bouche, Patrick Senécal est de retour cet hiver avec un autre pavé tout aussi dodu – 693 pages – intitulé Le M Club, en quelque sorte son hommage à Berlin, capitale de l’Allemagne qui est devenue, au fil de ses nombreux aller-retour, bien plus qu’une simple destination où les vestiges de l’Histoire sont gravés dans la pierre; c’est aussi son lieu de recueillement pour écrire, discipline qu’il pratique seul ou avec son cercle d’amis québécois (allô Ghislain et Hugo!), qui, eux aussi, prennent un malin plaisir à se dépayser pour mieux se retrouver. Et c’est qui allumait Brandon et Philippe justement. Mais malheureusement pour eux, le destin en a décidé autrement.

J’ignore si Senécal est capable d’esquisser le même sourire que Brandon Cusson, le «Cusson Smile», ce fameux faciès grâce auquel son grand gaillard de personnage réussit à convaincre même le plus récalcitrant – genre Philippe Corriveau, pour ne pas le nommer –, mais j’ai eu l’impression, lors de ma lecture, d’y reconnaître certains traits de son créateur: son amour pour les polars glauques, sa facilité à être vite à l’aise en public, et sa pulsion qui le pousse à vouloir essayer plein de nouveaux endroits hype où trinquer jusqu’à pas d’heure.

Mais je crois bien que leurs affinités s’arrêtent ici. Car Brandon Cusson est un bien drôle d’oiseau, et c’est en grande partie de sa faute si l’histoire va autant mal tourner…

Bref, ce désir de découvrir les mille et un attraits de Berlin et d’arroser leur gosier après une journée d’écriture productive, c’est en gros ce qui a poussé Brandon et Philippe à vouloir s’offrir ce voyage d’une durée de quinze jours. Toutefois, une précision s’impose ici: c’est Brandon qui a payé le billet d’avion de Philippe. Le premier vit de sa plume – comme Patrick Senécal (bon d’accord, j’arrête avec ces similitudes) – en plus d’être financièrement très confortable, et le second est un jeune papa d’un petit garçon, Robin, et c’est sans aucun doute l’homme le plus réfléchi et raisonnable des deux.

Ainsi, pour convaincre Philippe, Brandon a dû sortir le grand jeu, de même que son irrésistible «Cusson Smile», pour faire fléchir son ami. Et ça a marché. Comme toujours.

Au fil des pages, donc, on suit des yeux les deux Québécois, de leur arrivée à leur petit mais douillet Airbnb, aux terrasses de cafés berlinois, où ils s’assoient pour avancer leur manuscrit, jusqu’aux bars et boîtes de nuit – excepté le Berghain, au grand dam de Brandon – mais Berlin, on va le découvrir – regorge de surprises inattendues auxquelles ils ne s’attendaient pas (et nous non plus d’ailleurs…)

Brandon, cet extraverti de nature, démontre vite qu’il est aussi à Berlin pour faire la fête, trinquer et rencontrer des gens. Tandis que Philippe lui, moins bavard et de nature beaucoup plus réservée, se laisse toujours convaincre, même s’il a le profil du gars qui préférerait sûrement rentrer tôt à l’appartement pour se faire couler un bon bain chaud avec une tonne de savon moussant.

Arrivé à un moment de l’histoire, j’ai réalisé que j’avais déjà lu plusieurs centaines de pages et que, même si je savais enfin ce qu’était le fameux M Club, j’ignorais toujours dans quelle direction cette histoire, sans réelle twist, s’en allait. Jusqu’à ce que j’atteigne la page 437, puis le chapitre 13 – je ne suis pas superstitieux, mais c’est un drôle de hasard, non? –comme abasourdi, aussi sonné que Brandon et Philippe devaient l’être au moment où leur vie a basculé.

À mon sens, Patrick Senécal a un peu poussé sa luck en lançant une bombe à retardement qui tarde autant à exploser, et moi qui suis habitué à l’aspect soigné de Stephen King, qui prend toujours le soin de bien mettre la table avant de lâcher la bête, les crocs dégoulinants de bave, j’ai trouvé que ma patience avait des limites et qu’on aurait pu s’économiser quelques dizaines de pages en moins.

Photo: Éditions Alire @ Tous droits réservés

Mais lorsque Brandon et Philippe se font montrer la porte du M Club et qu’ils se retrouvent sur la rue, confrontés au pire dilemme de leur vie, la sensation que j’ai éprouvée m’a tout fait pardonner à l’auteur. Là, je retrouvais enfin le Senécal que j’aime; l’impitoyable, le sanguinaire, le sadique.

Dans Le M Club, comme dans plusieurs de ses autres livres d’ailleurs – mais ça vous le découvrirez par vous-mêmes –, l’auteur s’est amusé à offrir plusieurs clins d’œil et allusions à ses précédents romans, par exemple, Hell.com, Flots, 5150, rue des Ormes, Aliss.

Et je vous le dis tout de suite, la rumeur que vous avez entendue est vraie, chers lecteurs: deux personnages qui ont fait couler le sang dans l’univers de l’auteur (les paris sont ouverts) se retrouvent à Berlin pour faire capoter l’histoire et gâcher royalement le séjour des deux Québécois.

Déjà, je vous ai donné un léger indice… mais je n’en dirai pas plus!

Alors, ce nouveau Senécal? Déjà, j’ai eu bien du mal à le lâcher, ce qui est bon signe. Mais la progression lente du récit, avec cette tension qui augmente au compte-goutte, m’a fait sortir de ma lecture à quelques reprises, je l’avoue. En même temps, l’effet escompté par l’auteur a fini par se faire sentir, mais juste à retardement, signe qu’il a quand même réussi son pari.

Et sans trop en dévoiler, je tiens juste à ajouter que j’ai été particulièrement sensible à cette thématique de l’impuissance, lancée par un Philippe rongé par la haine, et qui en fait sourciller plus d’un d’ailleurs dans ce récit. Pour ma part, j’ai trouvé qu’au contraire, l’impuissance justifiait totalement la raison pour laquelle des gens commettent des gestes irréfléchis et impardonnables.

Comme quoi, même dans un récit d’horreur psychologique comme celui-ci, il y a moyen de réfléchir sur la face sombre de l’humain. Pour ça, chapeau, Patrick.

En somme, ma lecture du M Club m’a procuré le même effet que lorsque j’assiste à un feu d’artifice: c’est lors de l’approche du bouquet final que j’ai enfin ressenti le grand frisson que j’attendais impatiemment depuis le début du spectacle.

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