«Sinners» de Ryan Coogler: un film de genre débordant de créativité – Bible urbaine

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«Sinners» de Ryan Coogler: un film de genre débordant de créativité

«Sinners» de Ryan Coogler: un film de genre débordant de créativité

Une nouvelle œuvre singulière d'un grand cinéaste

Publié le 18 avril 2025 par Maxance Vincent

Crédit photo : Warner Bros. Entertainment Inc.

Sorti tout droit – pour le moment – de la machine Marvel, le réalisateur Ryan Coogler livre une véritable œuvre de genre avec «Sinners», un film d’horreur ultra-sanglant chroniquant une horde de vampires envahissant une petite ville du Mississippi lors de l'ère Jim Crow en 1932. Michael B. Jordan, qui a collaboré avec Coogler pour tous ses films, campe deux personnages, des frères jumeaux nommés Smoke et Stack. Ceux-ci reviennent dans leur ville natale afin d’ouvrir une boîte de nuit destinée aux Afro-Américains de la communauté, sous le nom de Club Juke, afin de leur offrir un endroit sécuritaire pour qu'ils aient du plaisir dans une municipalité dirigée par un adhérent du Ku Klux Klan.

La première heure du film est d’un rythme assez lent, alors que nous observons les deux frères recruter plusieurs personnes afin qu’elles opèrent le club, soit le musicien de blues Delta Slim (Delroy Lindo), la sorcière «Hoodoo» Annie (Wunmi Mosaku), les propriétaires de magasin Grace (Li Jun Li) et Bo Chow (Yao), le garde du corps Cornbread (Omar Benson Miller), ainsi que la vedette des numéros musicaux de la soirée, le chanteur Sammie Moore (Miles Caton).

En réalité, l’ouverture du bar n’est qu’un prétexte visant à faire la promotion des talents de Sammie, lesquels sont si puissants qu’ils transcendent tous les genres musicaux confondus et viennent nous projeter dans un avenir empli de créativité et d’innovation. Après tout, c’est une forme d’art qui ne cesse de se réinventer à mesure que les artistes découvrent la musique du passé pour communiquer avec le présent.

Photo: Warner Bros. Entertainment Inc.

La meilleure scène du film – tournée en IMAX 15 / 70mm – se déroule justement lors de la performance de Sammie, où le ratio d’image s’agrandit progressivement pour remplir l’écran au complet et nous transporter dans un plan séquence nous montrant l’évolution et l’avenir de la musique, de ses débuts jusqu’à aujourd’hui.

D’abord, d’un point de vue technique, réaliser un plan séquence de cette ampleur avec des caméras lourdes et incroyablement bruyantes, pouvant seulement contenir trois minutes de pellicule à la fois, est pratiquement impossible. Même Christopher Nolan, qui continue toujours de tourner avec ces caméras de grand format pour ses projets (incluant celui qu’il est en train de tourner, The Odyssey, avec des caméras IMAX de nouvelle génération), ne s’y est pas essayé.

Les seuls qui ont tenté cet exploit pour un film hollywoodien étaient Zack Snyder et Larry Fong pour la scène du «Knightmare» dans Batman v. Superman: Dawn of Justice en 2016. Cependant, ce plan séquence ne durait pas très longtemps, cinquante secondes à peine, mais c’était justifiable, vu la complexité que requiert l’exécution d’une telle scène.

Neuf ans plus tard, les techniques de prise de vue en IMAX ne cessent d’innover, et la directrice de la photographie, Autumn Durald Arkapaw, d’ailleurs, la première femme à tourner un film pour grand écran en Panavision Ultra 65mm et IMAX 70mm, relève ce défi titanesque de tourner le plus long plan séquence jamais réalisé dans ce format.

Ayant collaboré précédemment avec Coogler pour Black Panther: Wakanda Forever (qui contient bon nombre de scènes tournées en IMAX, mais à partir de leurs caméras numériques), Durald possède une grande maîtrise du langage cinématographique pour nous plonger directement dans la transe musicale qu’envoie Sammie lorsque son chant perce la trajectoire qu’entreprendra les diverses formes de musique, de l’afrofuturisme aux tambours africains, en passant par les danses chinoises et aux DJ de la scène actuelle.

La chorégraphie des différents genres musicaux se mélangeant à l’époque du film nous donne une sensation que nous entrons dans un autre monde, et plus spécifiquement dans l’imaginaire du cinéaste, montrant sa propre conception des racines interreliées de la musique.

Photo: Warner Bros. Entertainment Inc.

Décrire l’euphorie que produit une telle séquence en mots est difficile – il faut en faire l’expérience par nous-mêmes. C’est le genre de scène qui nous rappelle pourquoi nous sommes tombés en amour avec le cinéma, un art qui peut nous émerveiller en même temps que nous apeurer, et nous faire prendre conscience des horreurs du passé afin que nous ayons la permission de nous projeter dans l’avenir.

Cette séquence expose aussi le début de la thèse du film de Ryan Coogler, qui se sert de l’allégorie du vampire pour symboliser les cauchemars qu’a vécus la communauté à l’époque, laquelle essaie toujours de se relever des cicatrices qu’a causées une ère si sombre dans l’histoire des États-Unis.

Un film de vampires exceptionnel

Le chant de Sammie est si incroyable qu’il attire une troupe de vampires irlandais menée par Remmick (Jack O’Connell)! Les motivations du groupe sont minces, mis à part un désir insaisissable de boire le sang de tous les gens à l’intérieur du club et de les «libérer» d’une vie qui, selon Remmick, ne les récompense pas.

C’est ici que Sinners devient un film de genre plus conventionnel, où les frères jumeaux et son équipe sont les derniers à défendre leur territoire d’une horde de vampires grandissant à une vitesse fulgurante. Malgré une dépendance aux tropes familiers, dont l’utilisation de l’ail, l’argent, le bois et l’eau bénite pour maîtriser les vampires, Coogler et Arkapaw réussissent avec brio à mettre en scène une succession de séquences d’action impeccablement construites.

Au niveau de la photographie IMAX, les confrontations entre les humains et les vampires deviennent soudainement plus intimes lorsque la caméra plaque notre champ de vision au complet, lequel est coupé dans un montage serré et anxiogène de Michael P. Shawver, qui perfectionne ici les techniques qu’il a développées avec Coogler pour Wakanda Forever.

Les conventions familières sont également rehaussées par une relecture moderne et fraîche des mécanismes des vampires, à savoir comment ceux-ci bougent dans l’espace (à ce sujet, l’un des moments les plus saisissants c’est lorsqu’on les voit flotter dans les airs pour attaquer leurs victimes), ou comment les morsures ne sont plus seulement un acte de transmission de leur malédiction, mais carrément une punition corporelle et psychologique.

Photo: Warner Bros. Entertainment Inc.

Les vampires obtiennent l’immortalité et une force plus grande que nature, mais partagent les pensées de la horde au grand complet, venant corrompre leurs esprits et l’humanité qu’ils avaient auparavant.

C’est également grâce au montage que le sentiment de terreur persiste dès la première scène, montrant quelques fragments de séquences que nous verrons plus tard, comme s’ils étaient des jumpscares. Lors de la scène finale, une fusillade si violente et désagréable, que personne n’osait prononcer un mot dans la salle, a éclaté, et à ce moment, l’horreur était encore plus palpable. Les émotions ressenties par les protagonistes sont juxtaposées à travers des flashbacks rapides durant lesquels Shawver nous rappelle que la communauté, avant l’invasion de vampires, était tissée serrée, et ce, malgré les tensions raciales omniprésentes.

Nous le savons que cet événement va profondément changer tous les personnages qui y survivront. Ils auront des blessures morales et physiques qu’ils porteront pour le restant de leurs vies. 

Dans Sinners, les vampires nous surprennent également par leur imprévisibilité. Le réalisateur révèle les mécanismes expliqués plus haut de manière progressive. Cela agit comme un choc électrique à notre système chaque fois qu’une des créatures fait quelque chose de nouveau pour attirer une victime (le travail sonore dans un moment particulier est également frappant et réussit à nous déstabiliser psychologiquement).

Une distribution impeccable solidifie Sinners

La distribution, impeccable, nous donne à voir des personnages entièrement développés, soit à travers la relation proche qu’entretiennent Smoke et Stack, ou même le sentiment d’amitié qu’ils ont établi avec plusieurs habitants du village.

Dans un rôle double, Michael B. Jordan livre deux performances complexes et remplies d’émotions fortes. Certes, nous le savions déjà qu’il allait donner un jeu mémorable, fidèle à son habitude dans les œuvres de Coogler. C’est grâce à lui, en premier lieu, que Jordan s’est fait découvert lorsque Coogler a réalisé Fruitvale Station en 2013, puis il a solidifié son talent avec Creed en 2015.

Photo: Warner Bros. Entertainment Inc.

Mais qu’en est-il de Miles Caton dans son premier rôle au cinéma? L’ancien membre de la troupe de H.E.R. donne la meilleure performance de soutien de l’année (jusqu’à maintenant) avec Sammie, campant le personnage avec une douleur si déchirante qu’il peut nous arriver d’avoir les larmes aux yeux en le voyant simplement à l’écran, même lorsqu’il ne fait que regarder la caméra.

Lorsque que Coogler remonte en 1992, présentant une version plus âgée du personnage (jouée par le chanteur Buddy Guy), la souffrance qu’il a ressentie lors de cette horrible journée est toujours intacte, par ses cicatrices physiques, mais également dans la manière qu’il chante. Il est en quelque sorte en proximité avec une connexion divine depuis qu’il a vécu un traumatisme intense lorsque les vampires sont venus attaquer le club de Smoke et Stack.

En dire davantage pourrait gâcher les meilleurs moments dramatiques du film, mais cette scène contrastant le passé et le présent du récit est d’une réelle tristesse, ancrée non seulement par un long plan du visage de Caton, qui réalise que sa vie changera de façon permanente, mais par la version plus âgée de Sammie, qui ne s’en est jamais remis et qui fait toujours des cauchemars de cette horrible nuit, en 1932, lorsqu’il ferme les yeux.

Il est donc dommage, qu’après voir assisté à une leçon de cinéma si puissante qu’elle marque les esprits, Ryan Coogler ait cru nécessaire d’intégrer à son film deux scènes post-génériques expliquant ce que nous venons de voir. Pendant la quasi-totalité des 137 minutes, le réalisateur fait davantage confiance à notre propre lecture de ses images, qui peuvent être interprétées de différentes manières. Nous n’avons nullement besoin de deux (longues) scènes racontant verbalement la thèse de Coogler. Tout est clair à travers les plans visuellement prenants d’Autumn Durald Arkapaw.

D’ailleurs, si vous avez par mégarde quitté la salle dès l’apparition du générique de fin, la première scène agit comme le véritable épilogue du film, résolvant le sort des personnages oubliés dans le feu de l’action lors du climax qui pourrait (ou non) mettre la table à une suite, si Sinners devient un succès commercial au box-office.

Peut-être que Ryan Coogler souhaitait offrir un clin d’œil à son temps qu’il a passé dans le Marvel Cinematic Universe, où la tradition exige d’ajouter des scènes post-génériques dans chacun de leurs films. Mais une fin ouverte si puissante n’avait pas besoin de deux scènes qui, somme toute, ternissent ce moment que chacun de nous n’oubliera jamais.

Malgré cette légère faille, Sinners reste une œuvre singulière, qui nous rappelle le pouvoir transformateur qu’offre le grand écran comme outil de créativité et de documentation des multiples horreurs du passé, lesquelles sont représentées ici à travers l’allégorie du vampire.

Coogler encourage le public à ne jamais oublier les traumatismes qu’a vécus la communauté afro-américaine, en espérant que ceux-ci ne se reproduisent plus.

Le film «Sinners» en images

Par Warner Bros. Entertainment Inc.

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