«L'entrevue éclair avec...» Pierre Ouellet, poète, romancier et essayiste en communion avec la nature | Bible urbaine

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«L’entrevue éclair avec…» Pierre Ouellet, poète, romancier et essayiste en communion avec la nature

«L’entrevue éclair avec…» Pierre Ouellet, poète, romancier et essayiste en communion avec la nature

«L'état sauvage», une épopée littéraire en plein coeur des années 1960

Publié le 11 mai 2021 par Éric Dumais

Crédit photo : Christine Palmieri

Dans le cadre de «L’entrevue éclair avec…», Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur sa personne, sur son parcours professionnel, ses inspirations, et bien sûr l’œuvre qu’il révèle au grand public. Aujourd’hui, nous avons jasé avec Pierre Ouellet, poète, romancier et essayiste qui vit actuellement au bord de la rivière Richelieu, entouré par la beauté de la nature, un lieu parfait pour stimuler le langage et l'imaginaire. Il nous a parlé de son plus récent livre, L'état sauvage, paru aux Éditions Druide.

Pierre, toi qui es poète, romancier et essayiste, et aussi le créateur d’une quarantaine de livres, peux-tu nous dire à quel moment, dans ta vie, tu as eu cet appel pour l’écriture? Dis-nous ce qui a plus exactement déclenché cette passion chez toi!

«Oui, il faut en effet parler d’appel. Jack London a écrit L’appel de la forêt («The Call of the Wild»). Cette «sauvagerie» à laquelle j’ai été «appelé» dès l’âge de douze ou treize ans, alors que je fréquentais régulièrement la forêt montmorencienne dans les environs de Beauport, la ville de mon enfance, m’a conduit au cœur du langage, dans cette «grande clairière» qui est le noyau ou le moyeu de la Parole, découverte dans les Illuminations de Rimbaud et Les chants de Maldoror de Lautréamont, à l’époque où j’explorais la profondeur des bois, les taillis les plus secrets, les éclaircies, les grands ravages, les marécages et les savanes, au milieu desquels j’ai découvert que la poésie n’était pas une forme de civilisation ou un état de culture plus ou moins raffinée, mais un état de sauvagerie ou de «primitivité» radicale, dans lequel on est en contact avec les origines et les fins dernières, la lumière et les ténèbres.»

«Bref, la naissance et la mort entre lesquelles notre vie nous apparaît alors en raccourci et en trompe-l’œil… telle qu’on se la figure dans le clair-obscur du poème ou la pénombre des grandes forêts.»

Tu as reçu, et on te félicite d’ailleurs, le Prix du Gouverneur général, le Prix Spirale Eva-Le-Grand, Le Grand Prix Québecor du Festival international de la poésie, le prix Ringuet, de même que le prix Athanase-David, pour l’ensemble de ton œuvre. Peux-tu nous partager de ce sentiment de reconnaissance qu’un auteur peut ressentir, comme un baume sur le cœur, lorsque ses livres ont été acclamés par un jury et ses lecteurs? Parle-nous brièvement de ces œuvres qui ont attiré l’attention.

«Je dis toujours que la littérature n’a pas de prix: c’est une activité «gratuite», une grâce, en fait, une gracieuseté, dont on n’attend rien, ni rémunération ni récompense. Un don qu’on a: un don qu’on offre. Mais les prix littéraires existent: ils nous font en retour la grâce d’une écoute, d’un écho, d’une attention ou d’une réponse inattendus… qui nous surprennent, nous étonnent, ne nous laissent jamais indifférents.»

«Je suis toujours reconnaissant envers ceux qui reconnaissent ce «don de la parole» que certains livres recèlent… même et surtout quand c’est sous le couvert d’une œuvre intime, qui n’a pas toujours la faveur d’un large public. Je suis sensible aussi au fait que ces prix récompensent des romans, comme Légende dorée, de la poésie, comme Vita Chiara, villa oscura ou Dépositions, et des essais, tels À force de voir, Hors-temps et Où suis-je?»

«Je suis un polygraphe, un «détecteur de songes et de mensonges» en tous genres, qui passe du vers à la prose, de la fiction à la réflexion par toutes les «passes» à la fois secrètes et risquées dans lesquelles la parole et la vie nous engagent… souvent dans les zones les plus incertaines de la forêt et de l’Histoire.»

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Du côté des Éditions Druide, tu viens de dévoiler ton troisième roman qui fait suite aux parutions Dans le temps (2016) et À vie (2018), une œuvre à la couverture magnifique d’ailleurs, et qui s’intitule L’état sauvage. Dans cette histoire, que l’on peut d’ailleurs entrevoir comme la quête d’une vie, celle de trois personnages plongés durant leur adolescence, le lecteur se retrouve «dans les dédales de la forêt laurentienne et les profondeurs de l’expérience humaine». D’où t’est venue l’inspiration, et qu’as-tu cherché à explorer à travers ce livre?

«J’ai dit de ce livre qu’il est sans doute le plus accompli des onze romans que j’ai déjà publiés. Vaste fresque initiatique de près de 600 pages, qui constitue une forme de «roman d’apprentissage» à l’envers, où l’on désapprend à être et à vivre dans l’étroitesse de sa personne par l’expérience à la fois éblouissante et angoissante du monde sauvage dans lequel on s’enfonce au sein de la Grande Enfance, celle où on découvre sa sensualité et sa spiritualité mélangées, ses désirs et ses révoltes les plus insensés, les amours et les deuils les plus profonds parce que les premiers, tels que je les ai vécus intensément depuis l’âge de onze ans jusqu’à mon entrée dans l’âge adulte.»

«L’état sauvage est l’épopée d’une époque charnière de notre humanité, celle des années 1960, qui furent une sorte d’adolescence au énième degré, de «croissance» ou d’«excroissance» exacerbée, comme l’aura été ma propre jeunesse démesurée, au contact de la forêt et de la poésie réunies, ces développements sauvages, illimités, qui nous donnent la sensation de l’infini, le sentiment de l’absolu, la conscience que rien n’est jamais joué…»

On sait que les histoires d’auteurs dits sédentaires et voyageurs tels que Jean Giono, Henri Bosco, Charles Ferdinand Ramuz ou encore Robert Louis Stevenson t’ont grandement inspiré durant ton écriture, notamment en raison de cette thématique de l’expérience sauvage de la nature comme «enfance du monde». Peux-tu nous expliquer ce que tu sous-entends, par cette définition?

«J’ai terminé il y a peu un nouveau roman qui s’intitule précisément L’enfance du monde ou La vie en herbe, dans lequel il apparaît clairement que l’origine de l’espèce et celle de la vie, de l’univers, de l’être au grand complet informent notre origine personnelle, qui se moule et se modèle intimement sur tout ce qui naît et croît autour d’elle autant qu’en son propre sein.»

«Giono, Bosco, Ramuz, comme Michon, Bergounioux et Millet aujourd’hui, ou encore Melville, Thoreau, Stevenson, Conrad et London dans la tradition anglo-saxonne, qu’ils soient attachés à leur terre natale ou sans cesse poussés vers les îles et les continents les plus lointains, incarnent ces «moi» qui sont des mondes à part entière, dans lesquels ils éclatent de toutes parts, éclosent en milliers d’êtres peuplant des univers sans bornes.»

«C’est au milieu des ces derniers que j’aime me promener, m’égarer, chercher mon chemin comme l’humanité tout entière a cherché le sien dans le temps touffu comme une forêt, sauvage comme la tempête, violent autant que les grandes crues et les cataractes, auprès desquelles j’ai traversé mes années de formation et de transformation… dont je rends compte dans tous mes livres depuis Une ombre entre les ombres et Portrait de dos

Ces derniers mois, et ça se poursuit encore!, on a vécu une situation exceptionnelle avec cette fameuse pandémie de COVID-19. Comment as-tu vécu ce «défi de la vie», si on peut le définir ainsi, et dans un sens, a-t-il été bénéfique pour l’homme de lettres en toi? On aimerait savoir si tu as su trouver l’inspiration pour de nouveaux projets à venir et dont tu pourrais nous parler!

«Je connais le confinement depuis bien plus longtemps que la COVID-19! Je l’éprouvais déjà dans les forêts de mon enfance. L’isolement, la solitude de fond, l’esseulement volontaire sont partie intégrante de la vie d’écrivain, en marge des foules et des rassemblements.»

«Je vis aujourd’hui au bord de la rivière Richelieu, entouré d’étangs et de boisés, comme j’ai passé mon enfance à proximité de la rivière Montmorency, des battures du Saint-Laurent et de la forêt de Beauport. Je vois chaque jour plus de lièvres, de ratons laveurs et d’opossums que je croise d’êtres humains… lesquels m’apparaissent de plus en plus déshumanisés, alors que les geais bleus sont de plus en plus des geais bleus, les cardinaux des cardinaux, les tourterelles des tourterelles.»

«Je viens de terminer un livre de poésie qui s’appelle Monde!... avec un point d’exclamation, comme si je criais après lui, comme si je l’appelais ou l’interpelais de toute la force de mes poumons pour qu’il vienne à moi, comme je suis venu à lui il y a plus d’un demi-siècle… Mais je m’aperçois, dès qu’il apparaît entre les branches, qu’il est aujourd’hui dépeuplé, décimé, déshabité…»

«Je n’y suis plus moi-même ou tends à y être de moins en moins.»

Pour lire nos précédents articles «L’entrevue éclair avec» et faire le plein de découvertes, consultez le labibleurbaine.com/nos-series/lentrevue-eclair-avec.

*Cet article a été produit en collaboration avec les Éditions Druide.

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