«L’entrevue éclair avec…» Jean Dubé, Jean Mercier et Emiliano Scanu – Bible urbaine

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«L’entrevue éclair avec…» Jean Dubé, Jean Mercier et Emiliano Scanu

«L’entrevue éclair avec…» Jean Dubé, Jean Mercier et Emiliano Scanu

Pour mieux comprendre les cultures et les enjeux du transport à Québec

Publié le 30 septembre 2021 par Mathilde Recly

Crédit photo : Tous droits réservés, Les éditions du Septentrion

Dans le cadre de «L’entrevue éclair avec…», Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur sa personne, sur son parcours professionnel, ses inspirations, et bien sûr l’œuvre qu’il révèle au grand public. Aujourd’hui, on a jasé avec Jean Dubé, Jean Mercier et Emiliano Scanu de leur ouvrage «Comment survivre aux controverses sur le transport à Québec?», paru le 8 septembre aux éditions du Septentrion. Découvrez notamment leurs pistes de réflexion quant à une possible évolution de la mobilité dans la capitale.

Bonjour à tous les trois, on est ravis de pouvoir échanger avec vous! Vous avez tous un parcours très différent: Jean (Dubé), vous êtes économiste et professeur titulaire à l’École Supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional de l’Université Laval; Jean (Mercier), vous êtes professeur associé au Département de science politique de l’Université Laval et spécialisé en administration publique, en politiques environnementales et en méthodes interprétatives; et vous, Emiliano, vous êtes chargé de cours au Département de sociologie de l’Université Laval, vos recherches portant sur les enjeux urbains de la durabilité, de la lutte contre les changements climatiques et du transport. Comment avez-vous eu chacun la piqûre pour le domaine professionnel dans lequel vous évoluez actuellement?

J.D.: «De mon côté, j’ai commencé à m’intéresser à l’économie au cégep. À la fin de mon parcours, les cours que j’aimais le plus étaient ceux d’économie, de philosophie et de mathématique. J’ai eu la chance de discuter avec un professeur qui m’a alors recommandé de me diriger en économie mathématique et d’essayer l’économétrie. Finalement, j’ai eu la piqûre pour les cours d’économétrie et j’ai ainsi débuté le développement de modèles (notamment lorsque j’ai travaillé au ministère des Finances) avant de faire un retour au doctorat et de découvrir l’analyse immobilière. J’ai rapidement constaté que l’évaluation de politiques publiques en aménagement m’intéressait plus que tout.»

E.S.: «J’ai découvert la sociologie au secondaire par l’entremise de la philosophie, mais c’est à la maîtrise que j’ai développé une véritable passion pour la recherche sociologique. Arrivé au Québec il y a plus d’une dizaine d’années, j’ai décidé de poursuivre mes recherches sur les enjeux environnementaux et climatiques, notamment dans les milieux urbains, car je les considère comme une puissante clé de lecture des dynamiques, défis et aspirations des sociétés contemporaines.»

J.M.: «Pour ma part, il faudrait parler de plusieurs piqûres à différents moments. Je suis plus âgé que mes collègues, donc j’ai eu le temps de connaître plusieurs “moments de vérité”.»

«Étudiant en droit, j’étais devenu plus attiré par les sciences sociales et les humanités (comme on dit en anglais). C’est la lecture de Marshall McLuhan qui m’a d’abord fasciné et j’ai fait, après mes études de droit, un mémoire de maîtrise en science politique sur le thème “McLuhan et la politique”. J’ai eu une seconde piqûre, cette fois pour l’administration publique, car j’aimais tenter de comprendre la dynamique des grands ensembles humains, comme la bureaucratie.»

«Le thème des politiques environnementales a été une autre piqûre, une fois devenu professeur à l’université. J’en ai fait un cours à distance qui a connu une certaine popularité sur le campus.»

Le 8 septembre, votre livre Comment survivre aux controverses sur le transport à Québec? est paru aux éditions du Septentrion. Comment est né ce projet d’écriture commun sur les enjeux du transport dans la capitale, et comment vos connaissances respectives ont-elles pu être combinées pour faire le tour d’horizon le plus complet possible sur la question?

E.S.: «En fait, je dois remercier Jean (Mercier) de m’avoir proposé de participer à la rédaction de cet ouvrage. Nous avions des objectifs communs, mais des expertises différentes, ce qui nous a permis de jeter trois regards distincts et complémentaires sur de nombreux aspects du débat sur le transport à Québec.»

J.D.: «Je suis d’accord avec Emiliano. La naissance du projet est liée à l’initiative de Jean (Mercier). C’est lui qui a eu cette idée qui a rapidement progressé et qui s’est développée au fil des deux dernières années. La volonté de rendre le matériel accessible s’est rapidement imposée afin d’éliminer certains mythes véhiculés dans ces projets de transport à Québec

J.M.: «J’avais déjà publié un livre assez récent (en 2018) chez un éditeur américain sur la gouvernance du transport durable. Donc le sujet m’était déjà familier.»

«Le sujet des controverses sur le transport à Québec me paraissait donc déjà important au moment où j’ai assisté à une conférence d’Emiliano sur les caractéristiques de la ville de Québec sur le plan environnemental. J’ai pris contact avec lui, puis avec Jean Dubé que je connaissais comme économiste dans le domaine. J’ai pensé que nous nous complétions très bien, et je pense que c’est le cas avec le volume produit.»

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Pourquoi, selon vous, une telle dualité historique existe-t-elle entre les deux grandes cultures du transport qui existent à Québec, soit celle du transport en commun et celle de l’automobilité? 

J.D.: «C’est un peu le fameux combat entre le bien commun et le bien-être individuel. Le développement de la Ville de Québec a été tellement rapide, alors que la structure des anciennes municipalités favorisait d’emblée une multiplicité des noyaux urbains et une certaine compétition qui a influencé l’étalement de la ville et une faible densité. La voiture s’est ainsi imposée rapidement comme le mode de déplacement dominant et, depuis, le changement dans la tendance est difficile à opérer. Les gens sont à l’aise dans leurs habitudes et les changements sont difficiles, ce qui crée une certaine dualité qui génère des conflits.»

J.M.: «Je pense que cette dualité est inhérente au monde développé, et de plus en plus au monde entier. C’est la vieille tension entre la satisfaction individuelle et le bien-être collectif. C’est une très vieille question, qui trouve une application au domaine du transport urbain. Nous sommes tous tiraillés entre des tendances contradictoires.»

«Ce qui s’ajoute à Québec, et qui intensifie les débats, c’est que deux projets avec des logiques opposées se présentent en même temps. Cette tension entre les deux projets se retrouve dans les médias, avec d’une part Radio-Canada et les médias écrits plutôt du côté des projets de transport collectif, alors que certaines radios privées sont du côté du transport automobile routier.»

E.S.: «Si j’adopte la perspective de sociologie de l’environnement, je dirais que la culture du transport en commun et celle de l’automobilité peuvent être associées respectivement à la perspective du développement durable et à celle qu’on appelle “prométhéenne”.»

«La première, plus progressiste, réclame le changement de nos modes de développement urbain au nom de la protection et mise en valeur du bien commun, dont la fluidité routière, un air propre ou l’équilibre climatique sont des exemples.»»

«La deuxième, plus conservatrice, ne voit pas de problème au sujet des modes de développement actuels, car la technologie (“Troisième lien”) et le libre choix des consommateurs (voiture) permettraient de surmonter tout obstacle. Il s’agit de deux cultures opposées qu’on retrouve constamment représentées dans les débats en matière de développement et d’environnement.»

Et alors, sans nous vendre trop la mèche, comment entrevoyez-vous l’évolution de la mobilité et des transports en commun à Québec pour les prochaines années? Va-t-il y avoir de possibles changements, ou les deux cultures actuelles vont-elles continuer d’être largement prédominantes?

E.S.: «Les dossiers sur le transport à Québec changent tellement rapidement et radicalement, que donner une réponse sensée est presque impossible. Si je me fie à mon intuition, je dirais que le projet Tramway sera réalisé, bien qu’il fera face à plusieurs obstacles, alors que le Troisième lien ne sera jamais construit, au moins dans sa forme actuelle.»

J.D.: «Les changements sont toujours possibles, mais ne s’effectuent pas nécessairement de manière simple. Ceci dit, je crois qu’on est arrivés à une étape où l’on se rend compte qu’il faut donner une réelle alternative à l’utilisation de la voiture à Québec si on veut tenter de faire bouger les choses.»

«C’est un peu le principe de l’œuf ou la poule: les gens prennent la voiture parce que c’est le moyen le plus simple et le plus flexible, et cette grande utilisation pousse naturellement à un éloignement des noyaux urbains, ce qui rend encore moins naturel le réflexe du transport en commun. Ainsi, si on laisse aller les volontés citoyennes, cette tendance n’est pas sur le point de changer. Les réflexes sont toujours à la voiture parce qu’il n’y a pas d’alternatives intéressantes…»

«Il faut donc un certain coup de barre pour tenter de briser ou d’infléchir cette tendance. Et ce n’est pas Monsieur ou Madame Tout-le-Monde qui entamera ce changement de manière naturelle.»

J.M.: «Ce n’est pas facile de prédire comment les choses vont évoluer. Il est certain que les médias, surtout privés, vont faire état des désagréments de la construction du tramway. Cela va alourdir l’atmosphère médiatique, possiblement pour plusieurs années. Certains vont voir dans les désagréments inévitables une preuve que le projet n’était pas approprié.»

«Entre-temps, le projet du Troisième lien va être étudié plus en détail et faire l’objet, lui aussi, de vives discussions. Les camps sont déjà divisés, pour ainsi dire, avec Québec solidaire d’un côté et certaines radios privées de l’autre.»

«Comme les projets vont tous les deux s’étendre dans le temps, surtout le Troisième lien, les discussions et les débats vont prendre de l’ampleur. Si on veut être optimiste, on peut penser que, à mesure que le tramway va approcher de sa mise en œuvre, dans quelques années, les opposants vont se ranger devant l’état de fait de sa présence. Et je pense que le tramway connaîtra un grand succès et un important achalandage.» 

À court ou moyen terme, quels sont vos projets respectifs en lien avec votre domaine d’expertise? On est curieux de savoir si de prochaines publications sont prévues – articles, revues ou même ouvrages scientifiques…

E.S.: «J’ai déjà produit des travaux plus spécialisés sur le même sujet, et je suis persuadé que l’avenir sera témoin d’autres projets stimulants comme celui qu’on vient d’achever.»

J.D.: «C’est une bonne question. Honnêtement je n’y ai pas encore beaucoup réfléchi. Ceci dit, je souhaite développer un matériel pédagogique afin d’évaluer les impacts des décisions publiques. Après tout, plusieurs débats dans notre société prennent appui sur des “arguments” alors que peu d’études ont réellement tenté d’évaluer les impacts des décisions passées afin de tirer profit des bons coups, mais surtout d’apprendre des moins bons.»

J.M.: «J’ai essentiellement trois projets, actuellement. Le premier concerne le développement de mon site Le Movie Shrink et son pendant Facebook, en tant qu’exemple des approches interprétatives en études sociales et humaines.»

«Mon deuxième concerne l’idée que la ville de Québec constitue en quelque sorte un mystère, le “mystère Québec”, tant sur le plan politique que social. La forme de ce projet est incertaine pour le moment. Ce pourrait être un essai, mais aussi un roman politique en quelque sorte.»

«Mon troisième sujet est plus proprement universitaire, beaucoup plus à long terme, et il concerne une étude de la variable “taille” ou “échelle” dans l’histoire et dans les affaires organisationnelles, sociales et politiques.»

Pour lire nos précédents articles «L’entrevue éclair avec» et faire le plein de découvertes, consultez le labibleurbaine.com/nos-series/lentrevue-eclair-avec.

*Cet article a été produit en collaboration avec les éditions du Septentrion.

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