«L’entrevue éclair avec…» Antoine Boisclair, qui nous ramène à l'authentique lecture silencieuse de la poésie – Bible urbaine

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«L’entrevue éclair avec…» Antoine Boisclair, qui nous ramène à l’authentique lecture silencieuse de la poésie

«L’entrevue éclair avec…» Antoine Boisclair, qui nous ramène à l’authentique lecture silencieuse de la poésie

Ramener les poèmes à leur dimension littéraire

Publié le 23 septembre 2021 par Mathilde Recly

Crédit photo : Photo Charland

Dans le cadre de «L’entrevue éclair avec…», Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur sa personne, sur son parcours professionnel, ses inspirations, et bien sûr l’œuvre qu’il révèle au grand public. Aujourd’hui, on a jasé avec l'écrivain Antoine Boisclair, dont l'essai «Un poème au milieu du bruit» paraîtra ce 28 septembre aux Éditions du Noroît. Découvrez comment il tente de nous faire (re)vivre l'expérience du poème, et ainsi de nous réapproprier nos propres émotions vis-à-vis de ce qui y est dit.

Antoine, en plus d’être écrivain, tu enseignes la littérature au collège Jean-de-Brébeuf à Montréal. On est curieux de savoir: d’où t’est venue la passion pour les livres?

«Il y avait, dans la bibliothèque de mes parents, des livres qui ont sans doute contribué au développement de mon intérêt pour la littérature, dont L’odyssée, dans la version traduite par Médéric Dufour et Jeanne Raison, et cet ouvrage bien connu d’Edith Hamilton intitulé La mythologie grecque. Ses dieux, ses héros, ses légendes. Vers l’âge de seize ans, j’ai découvert les aventures d’Ulysse, de Thésée et d’Orphée; ce furent des rencontres marquantes qui ont certainement façonné mon imaginaire.»

«Puis, il y a eu la lecture des poèmes de Baudelaire, de Rimbaud et de Supervielle, que j’ai découverts à l’école ou par hasard, en flânant dans les librairies d’occasion de l’avenue Mont-Royal. Nietzsche, Kerouac et Bouvier ont aussi fortement marqué mon adolescence et m’ont fait comprendre que la lecture allait m’accompagner toute ma vie.»

«Lire, écrire, enseigner: ces trois activités occupent depuis ce temps la majeure partie de mes journées; elles sont inséparables les unes des autres et se nourrissent mutuellement. À défaut de donner un sens définitif à mon existence, à révéler des vérités ou des certitudes, la littérature me maintient éveillé, sensible à la complexité du monde, à sa lumière et à ses zones obscures.»

On sait que tu as un intérêt marqué pour la poésie contemporaine et la littérature québécoise. En quoi ces genres littéraires font-ils particulièrement vibrer ta corde sensible, en fait?

«Je m’intéresse à la poésie contemporaine autant qu’aux poètes d’autrefois. Un mélange de curiosité, de penchants esthétiques et de hasards a probablement orienté mes études universitaires vers la littérature québécoise, et il est vrai que j’ai publié plusieurs comptes rendus sur des œuvres poétiques d’aujourd’hui, mais je ne cesse jamais de me nourrir des œuvres connues et moins connues des siècles passés.»

«Je reviens régulièrement à la tragédie grecque, aux œuvres du romantisme allemand ou à celles du symbolisme français. Et en tant que Québécois, il va de soi que je me tiens au courant de ce qu’on écrit ici. La littérature québécoise est riche et dynamique, malgré la précarité de la culture francophone; je ne me lasse jamais de revisiter nos classiques, de Saint-Denys Garneau à Gabrielle Roy, que ce soit dans le cadre de mes activités d’enseignement ou pour le plaisir de la chose.»

«Mes activités de critique m’incitent aussi à découvrir de nouvelles œuvres; je crois qu’elles me maintiennent attentif aux productions littéraires actuelles.» 

Le 28 septembre, ton livre Un poème au milieu du bruit paraîtra aux Éditions du Noroît. Au fil des pages, le lecteur y découvre des essais qui commentent «des textes connus et moins connus, écrits aux XXet XXIsiècles par des auteurs d’ici et d’ailleurs, et [qui] s’efforcent de ramener la poésie à son essence littéraire brute.» D’où t’est venue l’envie de te lancer dans ce projet, dont le but est de mettre en lumière des poèmes qui s’affranchissent d’accompagnements sonores, de performances ou de mises en scène?

«Je dois préciser que cette formule, “ramener la poésie à son essence brute”, ne vient pas de moi! Si on me permet de préciser ma pensée, je dirais plus humblement que ce recueil d’essais, tous axés autour de lectures de poèmes qui m’habitent depuis plusieurs années, tente de ramener la poésie à sa dimension littéraire.»

«Je ne crois pas en une “essence” de la littérature – cette chose appelée “littérature” est trop difficile à définir –, mais il est vrai que la poésie tend depuis quelques années à quitter l’espace du livre au profit d’autres pratiques, qu’elles soient performatives, scéniques ou visuelles. Ces pratiques ont leur raison d’être, et je ne cherche pas à les discréditer.»

«Les poèmes écrits pour être lus en silence possèdent en revanche leurs propres vertus que je tente de mettre en valeur dans ce livre. C’est moins la poésie que le poème qui m’intéresse ici; le poème en tant qu’objet littéraire; le poème compris comme une manière de “sécréter de la poésie”, selon une formule d’Octavio Paz. Le poème qui échappe à la société du spectacle.»

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Dans cet essai, différents sujets sont abordés – tels que le réalisme, la justesse, l’écologie ou la filiation –, mais l’idée est avant tout «de se mettre à l’écoute du silence au milieu du bruit». En quoi penses-tu qu’une lecture silencieuse permet de mieux «intérioriser, analyser, goûter ou apprécier» chaque poème, et ce, de façon personnelle?

«Nos institutions littéraires accordent beaucoup d’importance aux lectures publiques, aux festivals et aux performances qui, il faut bien l’admettre, donnent à la poésie une visibilité dont elle a souvent besoin. Mais les mises en scène, les orchestres et les images qui accompagnent ces spectacles modifient à mon avis notre expérience du poème, ou du moins enlèvent au lecteur la possibilité de s’approprier le texte, de l’interpréter à son rythme, de se construire des images mentales, d’entendre les silences qui logent au fond des mots.»

«Un accompagnement sonore ou visuel peut mettre en valeur un texte – combien de poèmes médiocres ont donné lieu à des chansons mémorables? –, mais sommes-nous encore dans le domaine de la littérature lorsque le texte devient secondaire?»

«L’expérience de la lecture silencieuse fait appel à notre imagination, à notre subjectivité; lorsqu’un poème est récité sur une scène, lorsqu’il est interprété, au sens théâtral ou musical du terme, on nuit en partie à l’autonomie du lecteur. Lire un poème en silence, c’est aussi renouer avec l’aspect méditatif de la lecture. C’est accomplir un “acte de résistance”, comme le mentionne l’essayiste américain David L. Ulin dans un livre qui m’a inspiré, The Lost Art of Reading. C’est effectuer un pas de côté, une mise à distance qui permet de mieux se retrouver.»

As-tu déjà d’autres projets créatifs sur le feu en lien avec ta passion pour l’écriture et, si oui, quels sont-ils?

«Je ne cesse jamais de lire et d’écrire. Mes réflexions sur la poésie et la littérature en général stimulent ma créativité et, à l’inverse, mes projets de création stimulent mes réflexions. Plusieurs textes qui composent ce recueil d’essais ont été rédigés en parallèle de l’écriture de mon second recueil de poèmes, Solastalgie, publié en 2019. On trouvera évidemment des échos de ce recueil dans quelques-uns de mes essais.»

«Depuis quelques mois, je travaille sur d’autres poèmes en lien avec des thèmes qui me sont chers, dont celui de l’écologie. D’autres projets de textes en prose encore embryonnaires, peut-être destinés à demeurer sagement dans le disque dur de mon ordinateur, explorent des sujets liés à la conscience environnementale. Disons que pour l’instant, je peine à faire abstraction de cette épée de Damoclès que constitue la crise climatique.»

«Je ne me considère pas comme un écrivain “engagé” ou “militant”, et j’essaie de préserver dans mes poèmes une dimension métaphysique, laquelle est selon moi nécessaire pour se mettre à l’abri des clichés de la poésie militante, de ses travers lyriques, mais la question écologique m’habite toujours.»

Pour lire nos précédents articles «L’entrevue éclair avec» et faire le plein de découvertes, consultez le labibleurbaine.com/nos-series/lentrevue-eclair-avec.

*Cet article a été produit en collaboration avec les Éditions du Noroît.

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