«L’entrevue éclair avec…» Rachel Leclerc, poète qui plonge au cœur des âmes et du territoire gaspésiens – Bible urbaine

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«L’entrevue éclair avec…» Rachel Leclerc, poète qui plonge au cœur des âmes et du territoire gaspésiens

«L’entrevue éclair avec…» Rachel Leclerc, poète qui plonge au cœur des âmes et du territoire gaspésiens

Recouvrir ses droits et embrasser la vie

Publié le 9 septembre 2021 par Mathilde Recly

Crédit photo : Magalie Deslauriers

Dans le cadre de «L’entrevue éclair avec…», Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur sa personne, sur son parcours professionnel, ses inspirations, et bien sûr l’œuvre qu’il révèle au grand public. Aujourd’hui, on a jasé avec la romancière et poète Rachel Leclerc, dont le plus récent recueil «La chambre des saisons» vient de paraître aux Éditions du Noroît. Laissez-vous porter par ses inspirations gaspésiennes – que ce soit les paysages en tant que tels ou l'âme des habitants de la région – et son besoin d'embrasser la vie en général!

Rachel, on est curieux de savoir: quand as-tu eu la piqûre pour la littérature et, plus spécifiquement, pour l’écriture de romans et de recueils de poésie?

«Enfants et adolescentes, ma cousine, ma sœur et moi lisions beaucoup de romans. La poésie est venue à moi vers l’âge de 15 ans. En entrant au cégep, j’avais une boîte à chaussures pleine de poèmes que je cachais dans ma garde-robe. Je remercie ma professeure de français du secondaire cinq, Suzanne Landry. Elle était gentille, novatrice dans son approche. Certes, j’avais déjà écrit mes petits poèmes, mais elle me donnait sans le savoir ma première permission d’écrire.»

«Ma tante, chez qui je vivais alors à Carleton-sur-mer, m’avait dit: “Tu pourrais être écrivain si tu voulais”. Seconde permission. Je me suis approprié la vieille Underwood de mon oncle et j’ai pris un cours de dactylo à la polyvalente! J’ai jeté tous ces mauvais poèmes à 23 ans. Je les avais pourtant beaucoup peaufinés, j’aimerais y retrouver l’adolescente sauvage que j’étais.»

«Puis, à 38 ans, je me sentais assez forte pour réaliser mon rêve: écrire un premier, un bon roman. Ce fut Noces de sable, un livre plusieurs fois récompensé au Québec et en Europe, et dont on me parle souvent.»

Au sein de tes créations littéraires, tu démontres une grande sensibilité aux autres et «tente[s] de capter, d’exprimer la joie de l’expérience humaine tout autant que sa douleur». Qu’est-ce qui te touche dans les histoires et les parcours de ceux que tu croises, en fait, et comment t’en nourris-tu pour créer?

«C’est une banalité de le dire: l’humain déploie son intelligence et sa créativité quand il est urgent de se sortir du magma. Dans l’épreuve, quand on a fini de crâner, se déploient notre humanité profonde et notre nature. Beaucoup n’y arrivent pas, ils n’ont pas eu le temps de forger leurs outils. Je porte en moi les nombreuses morts survenues très tôt dans ma famille. J’ai enfin l’âge de dire que ma vie a été un enfer jusqu’à la vingtaine. Je n’aime pas le mot résilience, mais j’ai eu beaucoup de chance de ne pas finir à l’asile ou dans la tombe, comme plusieurs de ma fratrie.»

«Alors, soit on devient un être glacial et malade, soit on ouvre les yeux sur l’enfer des autres et on relativise le sien. Je suis un mélange des deux. Mais je ne saurais pas écrire un livre sur la mort: elle m’a trop harcelée, trop “tapochée”. J’aimerais savoir que j’écris sur l’humain qui recouvre ses droits et embrasse sa vie, qui refuse son état de victime. Je suis émue par ceux qui ne savent pas briller dans la lumière. Ils me ressemblent. C’est eux que j’aime, non les papillons.»

Le 7 septembre, ton nouveau recueil La chambre des saisons est paru aux Éditions du Noroît. Dédiés à la Gaspésie, dont tu es originaire, tes textes «[rendent] hommage à ce paysage qui, au fil d’une vie, et même dans l’absence, a illuminé tous les chemins [que tu as] choisis». Comment t’es-tu laissée inspirer par ce territoire au sein de tes poèmes, et d’où t’est venue l’envie de faire parler les fantômes de ta famille, notamment celui de ta mère?

«Je suis arrivée à Montréal en 1979 pour poursuivre mes études et devenir écrivaine. Puis, en 2016, une amie m’a proposé de venir m’installer sur son domaine en Gaspésie. J’ai commencé La chambre des saisons sur cette pointe de terre, devant la mer. C’était un véritable paradis que je regrette d’avoir perdu (en 2019, j’ai dû me réinstaller deux villages plus à l’ouest, à Carleton). Forcément, ce territoire gaspésien que je réintégrais est devenu le sujet du livre.»

«Cependant, mon livre est beaucoup plus qu’un hommage (pour paraphraser Sergio Kokis, “je n’écris pas des cartes postales”). Essayons ceci: c’est une descente au cœur du territoire et de l’âme des habitants. Je plonge dans l’inconscient de cet univers, où l’horizon apparaît comme sans limite – ce qui est une illusion, nous a prévenus Thierry Hentsch! Là, je prends conscience de ma finitude, je mets mes pas dans les traces que j’ai laissées, enfant. Les poèmes dédiés aux fantômes de ma famille sont la suite logique de mes recueils Les vies frontalières et Rabatteurs d’étoile. Cette place finale leur revient de droit, je la leur donne par affection.»

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En quoi penses-tu que ce nouveau recueil de poésie se distingue des précédents que tu as déjà réalisés – dont Les vies frontalières et Fugues qui nous sont familiers –, que ce soit du point de vue du style d’écriture, du ton adopté ou encore des sujets abordés?

«Fugues était mon premier livre. Je m’y applique à cacher les choses que je viens de vous dire! L’hermétisme en poésie, c’est bien utile quand on n’a ni la force ni l’envie de sortir les démons et les squelettes, ou quand on n’a pas la maturité pour le faire. Je voulais juste qu’on me dise que j’avais du talent, je voulais être comme les autres poètes, sans ramener ma vie privée. Moi seule savais qu’elle s’y trouvait, ma vie, avec ses petites syncopes, ses grandes pertes et ses innombrables départs. Je n’aurais pas eu la force de défendre un autre genre de livre. Mais je n’ai pas envie non plus de défendre mes autres livres, ils doivent le faire eux-mêmes.»

«Ce recueil est peut-être plus uniforme que les autres. Il est aussi plus vaste, il embrasse toute la vie, ma vie et celle des autres. Je l’ai écrit comme si c’était le dernier, comme si j’allais mourir demain. En réalité, ce sont trois parties qui auraient pu constituer chacune un petit recueil.» 

Y a-t-il une figure de la poésie qui t’a particulièrement inspirée et qui a marqué ta vie? Si oui, on aimerait beaucoup savoir qui est cette personne, et quelle influence créative elle a pu avoir sur toi dans ton parcours d’écrivaine!

«Au tournant de la vingtaine, j’ai lu Nicole Brossard et Madeleine Gagnon. Le centre blanc et Antre m’ont beaucoup marquée. Je dois aussi mentionner Michel Beaulieu, ce grand poète de la ville qui m’a accompagnée de loin. C’était une drôle d’époque. Je découvrais Montréal, je suivais des cours à l’UQAM, notamment avec Madeleine Gagnon qui m’a donné l’impulsion et l’audace d’écrire, de me réaliser. Dans le même temps, il y avait des gens comme Beaulieu qui me traînaient aux lancements du Noroît et qui, d’autre part, me faisaient découvrir des auteurs étrangers dont personne ne me parlait à l’UQAM. Fernando Pessoa, Breyten Breytenbach, Bernard Noël, Anna Akhmatova, Julio Cortázar et beaucoup d’autres, c’est lui qui me les a donnés avant de nous quitter, en 1985.»

«Cependant, la seule grande influence dont je peux témoigner est celle de Marie Uguay, que je n’ai lue qu’après sa mort. Son lexique m’impressionne beaucoup, le rythme est parfait, l’écriture limpide. Nous avions le même âge; mais, à cause de sa formation et de son milieu, elle était très en avance. À l’âge où elle réalisait son œuvre, j’étais encore dans un coma poétique qui m’empêchait de prendre mes marques…»

Pour lire nos précédents articles «L’entrevue éclair avec» et faire le plein de découvertes, consultez le labibleurbaine.com/nos-series/lentrevue-eclair-avec.

*Cet article a été produit en collaboration avec les Éditions du Noroît.

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