«Dans la peau de…» Vania Jimenez, médecin et romancière inspirée par le déracinement – Bible urbaine

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«Dans la peau de…» Vania Jimenez, médecin et romancière inspirée par le déracinement

«Dans la peau de…» Vania Jimenez, médecin et romancière inspirée par le déracinement

L'écriture comme une appropriation culturelle

Publié le 4 juin 2021 par Mathilde Recly

Crédit photo : Bruno Desjardins

Chaque semaine, tous les vendredis, Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur la personne interviewée et de permettre au lecteur d’être dans sa peau, l’espace d’un instant. Aujourd’hui, nous avons jasé avec Vania Jimenez, médecin et auteure dont le plus récent roman, Un pont entre nos vérités, paraîtra ce 9 juin aux Éditions Druide. Découvrez-en plus sur celle dont le parcours de vie et le métier de médecin ne cessent de l'inspirer dans son processus créatif d'écriture!

Vania, vous êtes née au Caire, en Égypte, de parents arméniens, et vous vivez aujourd’hui à Montréal depuis plusieurs années. Dans la vie active, vous êtes médecin et mère de sept enfants (ou presque huit?) Dites-nous, à quel moment de votre vie avez-vous décidé de plonger au cœur de vos racines par le biais de l’écriture?

«En réalité, je ne l’ai pas décidé, j’écris, et j’ai toujours écrit. Comme Marie-Louise dans Un pont entre nos vérités, je navigue “à vue”. Le déclic qui a permis de passer de “l’informe” à la “forme” s’est fait en revenant d’un voyage en Égypte. Je me suis alors replongée dans la lecture d’une correspondance et me suis rendu compte de tout ce qui était perdu. C’était d’ailleurs le titre initial de ce roman, Tout ce qui est perdu.»

«La fiction en disant plus long que la vérité, j’ai été inspirée par ma propre trajectoire de vie, et j’ai donc décidé d’en faire un roman. Écrire est toujours une appropriation culturelle: les écrivains sont en quelque sorte des voleurs, ils puisent dans ce que d’autres ont écrit avant eux, dans les vies et les sentiments des autres. On peut dire que j’ai volé ma propre histoire! Au fil de l’écriture, une intrigue d’usurpation de propriété a pris forme. Ce fil rouge qui traverse le roman est devenu le pont entre le passé (celui des ancêtres) et le présent (celui de Clara la narratrice).»

Vous êtes également la fondatrice de La Maison Bleue, un organisme de bienfaisance sans but lucratif, actif depuis 2007, dont l’objectif est de réduire les inégalités sociales en venant en aide aux femmes enceintes et à leur famille. En plus, vous leur offrez «un environnement riche et sain axé sur la prévention». Pouvez-vous nous glisser quelques mots sur ce désir d’aider l’autre et sur les valeurs de cet organisme?

«En fait, j’en suis la cofondatrice avec ma fille Amélie. J’aimerais d’abord préciser que, plutôt que pratiquer l’industrie du bien, je préfère me demander à quel besoin tout praticien répond-il dans l’exercice de son métier. Il ne s’agit pas d’indifférence ou de manque de sensibilité, mais de chercher à comprendre comment le métier “résonne” avec celui ou celle qui l’exerce.»

«Dans le cas de la Maison Bleue, je ne crois pas tant que ce fut, pour ma part, le désir d’aider l’autre, mais plutôt un besoin de sens. Sans oublier que je suis (et ai toujours été) accro aux histoires. Naturellement, je parle des histoires de cultures, de déracinement, de grossesses. Par exemple, une femme d’Afrique m’a dit que son fils était autiste, qu’il ne le serait pas là-bas. Une autre m’a raconté qu’elle a donné à son bébé le nom de son grand-père, un guérisseur chamanique blanc d’origine hollandaise.»

«Réalistement, la Maison Bleue est le fruit d’une frustration, celle du sentiment d’une perte de contrôle de la trajectoire de bébés que nous savions voués, de par la situation de leurs parents (à moins d’un miracle – et ça arrive parfois, sans doute –), à une vie malheureuse, du moins sous-optimale. Les accouchements étaient réussis, ces instants-là lumineux. Puis? Comme une histoire amputée de sa fin, nous n’en savions rien. J’avais envie de connaître la suite, et surtout qu’elle soit plus jolie.»

«La valeur fondamentale de la Maison Bleue est la foi de l’équipe dans la force, comme une pépite d’or cachée, de la femme qui porte un enfant, qui va lui donner le jour. Il s’agit de transmettre cette force à l’enfant par l’attachement. C’est le regard croisé d’un groupe de professionnels qui met cette force en lumière.»

Le 9 juin prochain, dans la collection «Reliefs» des Éditions Druide, vous avez publié votre cinquième livre, intitulé Un pont entre nos vérités. À travers cette histoire inspirée de votre propre vie, on y découvre le destin pour le moins tragique de Marie-Louise Fernandez et son mari, qui décèdent subitement dans un accident de voiture, laissant leurs sept enfants et leurs petits-enfants dans le deuil. Petit à petit, on fait la connaissance de Clara qui, un beau jour, trouvera, rangés au fond d’un placard, des textes rédigés à la main de sa mère disparue. Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire cette histoire, et sans tout nous dévoiler, pouvez-vous nous dire ce qui attend nos lecteurs au détour des pages?

«Écrire est l’eau dans laquelle je baigne tout le temps, depuis toujours. J’écris, mue par le désir de raconter. J’essaie, j’ai toujours essayé de témoigner de ce que je vois, autant en moi que chez les autres.»

«Le passage du temps est inévitable et terrible. Penser que tel bébé de la famille ne gazouillera plus jamais de cette façon m’angoisse un peu. Je crois que j’ai écrit ce texte pour contrer l’impermanence!»

«J’ai ma vie, bien remplie, qui a inspiré ce texte. Un pont entre nos vérités, c’est l’histoire d’une famille comme tant d’autres, un peu plus nombreuse. Marie-Louise ne sait pas exactement pourquoi elle a quitté Le Caire, pourquoi son premier mariage a échoué, ni ce qui est arrivé au Moulin. Sa liaison avec Bridge, dont l’intelligence n’est pas fondée sur les études, n’était pas prévisible… En fait, sa seule certitude est le sentiment – différent de la joie – qu’elle nomme “gonflage”, un profond bonheur qu’elle ressent parfois.»

«Au détour des pages avec Clara, les lecteurs découvrent tant ciel que terre: d’un bord, amour et amitié inconditionnels (le ciel) et, de l’autre, la réalité complexe et rêche d’une magouille immobilière (la terre). Transcendant religion, pays et couleur, ce “pont” révèle Marie-Louise à Clara, sa fille. Il y a également d’un bord la pulsion de liberté de sa mère (le ciel) et, de l’autre, le grounding qui découle de la maternité (la mise à la terre). Une sorte de déchirement.»

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Comment avez-vous vécu votre immersion personnelle dans le contexte d’un Québec en pleine Révolution tranquille lors de votre arrivée à Montréal? Résumez-nous votre expérience, votre ressenti, ainsi que la façon dont vous avez réussi à «replanter vos racines», à votre façon. On est curieux d’en savoir plus!

«J’ai puisé dans ma propre expérience pour nourrir cette histoire imaginaire. Je crois que c’est en écrivant que j’ai pris conscience de comment j’ai “replanté mes racines”. Comme tous les livres qui portent la signature de l’auteur, celui-ci en révèle plus sur moi que ma personne physique ou ma vie privée.»

«En rétrospective, il y eut en arrivant un choc culturel, serti d’un sentiment de liberté grisant, dangereux, risqué. Le hasard – un peu comme suivre la trace d’un chien – m’a menée à m’installer en campagne. À l’instar de la Marie-Louise de mon roman, initialement, j’ai eu le réel sentiment d’atterrissage, de toucher terre lorsque je me suis rendu compte que je pouvais parler français ici. Par la suite, et jusqu’à présent, j’ai toujours eu le sentiment de rentrer à la maison lorsque j’arrive à ma maison de campagne.»

Et alors, de quelle.s façon.s occuperez-vous votre été et les prochains mois à venir? Peut-être avez-vous déjà une nouvelle idée de roman, des projets en parallèle ou même… des passe-temps. Dites-nous ce que vous avez en tête!

«Mon métier de médecin est ma grande source d’inspiration, souvent le déclic. Je suis interconnectée avec ce que je suis, ce que je vis, ce que j’échange avec mes patients. Écrire me permet d’explorer cette interconnexion.»

«Un pont entre nos vérités est la mise en forme de nombreux fragments. J’ai encore des pages et des pages d’autres fragments dans mes tiroirs et mes boîtes. Certains, maillon après maillon, ont déjà conduit à ce livre. Il y en a beaucoup d’autres, dont des nouvelles jamais publiées. Certaines sont déjà écrites, d’autres en gestation.»

«Par ailleurs, des faits divers, glanés au gré de lectures ou de rencontres cliniques, peuvent être le déclencheur d’un roman. Je m’intéresse toujours au lien entre immigration, déracinement et santé mentale. La manipulation forcée de l’identité et son anéantissement (par le racisme, par exemple) mènent à la violence.»

«J’aimerais me remettre au piano.»

Pour découvrir nos précédentes chroniques «Dans la peau de…», visitez le labibleurbaine.com/nos-series/dans-la-peau-de.

*Cet article a été produit en collaboration avec les Éditions Druide.

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