«Dans la peau de…» Claude La Charité, fin connaisseur de la littérature québécoise du XIXe siècle – Bible urbaine

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«Dans la peau de…» Claude La Charité, fin connaisseur de la littérature québécoise du XIXe siècle

«Dans la peau de…» Claude La Charité, fin connaisseur de la littérature québécoise du XIXe siècle

Faire découvrir un riche héritage littéraire, encore trop méconnu de tous

Publié le 10 décembre 2021 par Mathilde Recly

Crédit photo : Yves Lavoie

Chaque semaine, tous les vendredis, Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur la personne interviewée et de permettre au lecteur d’être dans sa peau, l’espace d’un instant. Aujourd'hui, on s'est glissé dans la peau de Claude La Charité, dont le livre «L’invention de la littérature québécoise au XIXe siècle» est récemment paru aux éditions du Septentrion. Il nous offre aujourd'hui un petit aperçu de l'univers et de la création de plusieurs écrivain.e.s québécois.e.s. des années 1800!

Claude, nous sommes ravis de pouvoir échanger avec vous aujourd’hui. Vous qui, en plus d’être nouvelliste et romancier, êtes professeur à l’Université du Québec à Rimouski et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire littéraire et patrimoine imprimé, on est curieux de savoir: à quel moment avez-vous eu la piqûre pour les livres et le partage de connaissances?

«J’ai développé la passion des livres en même temps que celle de la littérature. Adolescent, j’ai lu “Le Vaisseau d’or” d’Émile Nelligan. J’ai éprouvé un éblouissement; je voulais être poète. J’ai donc couru à la librairie pour m’acheter ses poésies complètes dans la collection du Nénuphar de Fides.»

«Cette collection avait la particularité de proposer des exemplaires non coupés. Il fallait utiliser un coupe-papier pour accéder au livre. Ça a été un autre éblouissement, bibliophilique celui-là, lié à l’impression d’être le premier à découvrir ce qui est caché aux autres. Par la suite, je me suis intéressé aux écrivains de prédilection de Nelligan, en particulier les symbolistes belges comme Georges Rodenbach, Émile Verhaeren ou encore Maurice Maeterlinck.»

«J’ai fondé un cénacle littéraire pendant mes études collégiales et j’organisais des soirées au cours desquelles je cherchais à faire découvrir ces auteurs oubliés ou méconnus. Avec les membres de notre petite coterie, nous avons même donné une lecture publique intégrale de Bruges-la-Morte, le chef-d’œuvre du roman symboliste. Depuis, je me suis constitué une collection des œuvres de ces auteurs que l’on ne peut lire souvent que dans les éditions originales du XIXsiècle, celles dans lesquelles Nelligan lui-même les a découvertes.»

Vous êtes notamment spécialiste de la littérature québécoise du XIXsiècle et de l’humanisme de la Renaissance. Qu’est-ce qui vous a particulièrement séduit dans l’étude de ces périodes historiques?

«Ce sont deux périodes qui marquent des seuils. Dans le cas de la Renaissance, il s’agit du début de la modernité avec l’invention de l’imprimerie, les grandes découvertes et la boulimie de savoir qui est le propre de l’humanisme, cet “abîme de science”.»

«Le XIXsiècle québécois, quant à lui, marque le début d’une nouvelle littérature liée à l’affirmation d’une identité nationale, qui se pense désormais comme distincte de la France.»

«On a évidemment écrit au Québec avant le XIXsiècle, mais pour la première fois, les autrices et les écrivains forment le dessein assumé d’inventer une nouvelle littérature. Il s’agit de deux périodes de grandes nouveautés qui, loin de faire table rase du passé, instaurent un rapport critique avec l’histoire.»

«Si la Renaissance rejette le Moyen Âge, c’est pour mieux renouer avec l’Antiquité gréco-latine. Si le romantisme fait l’impasse sur le classicisme, c’est pour mieux faire revivre la littérature de la Renaissance en se revendiquant, par exemple, de Rabelais ou de Shakespeare

«Il y a donc des passerelles entre ces périodes que deux siècles séparent. La véritable innovation culturelle ou esthétique a besoin d’un point d’appui dans le passé qui fasse levier afin de faire advenir un monde nouveau.»

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Le 2 novembre, votre livre L’invention de la littérature québécoise au XIXe siècle est paru aux éditions du Septentrion. Vous offrez une incursion dans l’univers et les créations de plusieurs écrivains et écrivaines québécois.es des années 1800 tels qu’Émile Nelligan, Louis Fréchette et Laure Conan, en plus de proposer une contextualisation de la littérature québécoise «dans sa juste perspective sociale, politique, littéraire et esthétique, qui dépasse les idées reçues sur la période.» Pourriez-vous nous en dire plus sur ces fameuses théories ou idées préconçues qui circulent encore aujourd’hui?

«Il y a plusieurs préjugés défavorables, d’abord à l’égard du passé en général, lequel est souvent perçu comme dépassé et porteur de toutes les injustices sociales.»

«Il y a ensuite, dans le cas précis du passé québécois, une idée héritée de la Révolution tranquille voulant que tout ce qui est antérieur aux années 1960 appartiennent à la Grande Noirceur, expression qui désigne pourtant l’époque de Duplessis.»

«Enfin, dans le cas de la littérature québécoise du XIXsiècle, on la réduit souvent à un certain conservatisme illustré par le roman de la terre et son idéologie agriculturiste; ainsi que par les contes et légendes ainsi que leur objectif de préserver un folklore menacé de disparition. En réalité, si le roman de la terre est bien inventé par Patrice Lacombe en 1846, son âge d’or correspond plutôt à la décennie 1930.»

«Par ailleurs, si les contes et légendes font partie du mandat de la revue Les soirées canadiennes (fondée en 1861 et active jusqu’en 1865), il ne s’agit là que d’une infime partie de la littérature québécoise du XIXsiècle qui n’est pas tant mal aimée que méconnue. Cette littérature, souvent snobée depuis la Révolution tranquille mérite mieux que la réputation qu’on lui a faite.»

Au fil des pages et de vos analyses, on comprend que la littérature québécoise de l’époque se caractérise par sa diversité, qu’elle soit formelle, idéologique, esthétique ou au niveau du public qui reçoit et qui consomme ces œuvres. Qu’est-ce qui explique cette richesse et cette variété que l’on retrouve dans la création littéraire de l’époque?

«Le XIXsiècle québécois est marqué par des bouleversements nombreux, notamment sur un plan politique, passant du Bas-Canada au Canada-Uni, puis à la Confédération. Sans oublier les rébellions des Patriotes de 1837-1838, qui ont été réprimées avec brutalité.»

«Cette effervescence est aussi présente sur un plan idéologique, avec des écrivains libéraux militants comme Louis Fréchette – surnommé en son temps “le Voltaire canadien”. Certains font quant à eux preuve d’un conservatisme bon teint et nostalgique de la Nouvelle-France et du régime seigneurial, comme Philippe Aubert de Gaspé (père); d’autres sont franchement ultramontains, comme Joseph-Charles Taché, pour qui l’Église a le devoir d’intervenir dans la vie politique. Et c’est sans oublier certaines femmes pionnières qui militent pour la reconnaissance de leurs droits, comme Laure Conan.»

«Cette diversité est aussi présente dans le domaine spécifiquement littéraire, avec une multiplicité de genres pratiqués. Parmi eux, on trouve le roman historique, la poésie épique, le roman psychologique, le roman de la terre, le paysage mental, les mémoires, le portrait, le roman gothique ou la critique littéraire. Et tous participent à des esthétiques très contrastées, du romantisme au néoclassicisme, en passant par le Parnasse et le symbolisme, voire le refus des modes littéraires européennes considérées comme immorales ou inadaptées à la réalité d’ici.»

Pour terminer, si vous pouviez remonter le temps et côtoyer l’un ou l’une de ces auteur.e.s québécois.es du XIXsiècle que vous admirez et dont l’œuvre vous touche, avec qui espéreriez-vous partager un repas et de quoi parleriez-vous ensemble lors de cette soirée?

«Je choisis Philippe Aubert de Gaspé (fils), l’auteur du premier roman québécois L’influence d’un livre, publié en 1837. Je pense que le repas serait bien arrosé – sans doute trop, lui qui est mort à l’âge de 26 ans en raison (justement!) de ses problèmes d’alcool.»

«Cela dit, la conversation serait très animée, ne serait-ce que parce qu’il aurait mille aventures à raconter, lui qui aimait les provocations, les esclandres et les coups tordus.»

«Après avoir été accusé de manquer d’objectivité comme journaliste parlementaire, il a provoqué en duel son accusateur. Brièvement emprisonné, le bouillant jeune homme a décidé de se venger de l’ensemble des députés en déposant une bombe puante à l’Assemblée législative, avant de s’enfuir à Saint-Jean-Port-Joli où il a écrit son roman.»

«C’était aussi un bibliomane et un lecteur compulsif qui lisait constamment, à cheval comme en bateau à vapeur. Je conçois la scène d’autant mieux que j’ai déjà imaginé un tel repas dans mon roman Autopsie de Charles Amand, publié cet automne aux éditions de L’instant même. Il s’agit de la suite de L’influence d’un livre, dans lequel Philippe Aubert de Gaspé (fils) apparaît comme personnage.»

«C’était bien la moindre des politesses à lui rendre, compte tenu de sa vie rocambolesque!»

Pour découvrir nos précédentes chroniques «Dans la peau de…», visitez le labibleurbaine.com/nos-series/dans-la-peau-de.

*Cet article a été produit en collaboration avec les éditions du Septentrion.

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