«Fond de rang», une création du Théâtre pour pas être tout seul présentée à Premier Acte – Bible urbaine

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«Fond de rang», une création du Théâtre pour pas être tout seul présentée à Premier Acte

«Fond de rang», une création du Théâtre pour pas être tout seul présentée à Premier Acte

Qui a besoin de qui?

Publié le 12 novembre 2021 par Athéna Whitton-Clément

Crédit photo : David Mendoza Hélaine

Premier Acte lance avec «Fond de rang» son troisième spectacle de la saison. Une nouvelle création, cette fois conçue par la compagnie Théâtre pour pas être tout seul, qui s’est établie en 2017 et qui aura diffusé le balado «Haut du lac» en prélude à la pièce. Les quatre personnages du projet montent enfin sur scène pour nous accueillir dans cette destination énigmatique et incarner leur propos.

L’histoire se situe à Notre-Dame-du-Rosaire au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Notre lieu d’accueil est une petite maison – certes peut-être «laide» ou du moins d’apparence modeste – dans laquelle vit un jeune couple, Jonathan et Marie. La mère de celle-ci, Louise, les envahit quotidiennement. La situation du trio est déjà bancale et quelque peu épineuse, mais un jour, David débarque. C’est un ami de longue date, un invité surprise…

Apparences fuyantes

La pièce est solidement construite. La trame est simple, l’histoire, facile à suivre. La fiction prend son essor dans le quotidien, dans une situation a priori banale, mais de laquelle les personnages tirent leur complexité. Si l’espace rural est vaste, il faut cependant que ceux-ci composent avec l’entourage qui les voit grandir et vieillir. Force est de constater que chaque identité se voit tôt ou tard enfermée dans la perception d’autrui, notamment celle des proches.

Nous voyons d’abord apparaître Marie et Jo (Marie-Ève Lussier-Gariépy et Vincent Nolin-Bouchard, également auteur du texte). Il et elle ne se regardent pas, se parlent d’une pièce à l’autre sans vraiment s’écouter, étant à la fois absorbé.es par une fixation extérieure et accaparé.es par quelque chose d’intérieur. Nous assistons à une parfaite illustration de ce qu’est l’absence à l’autre et à soi.

Quelque chose d’étrange s’installe vite dans cet espace confiné. Le ton est rapidement donné et le décor offre ce qu’il faut de paradoxal. Ce qui pourrait être un nid confortable a plutôt l’air d’un cercueil avec son velours rouge et ses rideaux en voile blanc. De même que l’on se réfugie au grand air dans des contrées lointaines, le renvoi à sa propre solitude peut être plus fort que le sentiment d’être dégagé de l’étreinte sociale.

Le personnage de Marie est troublant. Elle qui semble si vulnérable et à bout de nerfs incarne malgré elle le pilier central du groupe. Elle est la raison pour laquelle les gens autour d’elle souhaitent bouger ou rester. Et pourtant, sa propre raison ne se nourrit pas de l’importance qu’on lui accorde. Au contraire, tout semble gâté et prêt à se décomposer.

Subtil et efficace

La mise en scène, assurée par Lucie M. Constantineau (assistée d’Elizabeth Baril-Lessard), s’élance par moments dans l’art de la suggestion. Le décalage apparent entre ce qui constitue l’action et ce qui s’opère visuellement ouvre une brèche sur plusieurs possibles. Ce choix d’un espace vide – pensons ici à Peter Brook – apparaît réfléchi et prouve sa pertinence.

En effet, l’imaginaire des spectateur.ices est non seulement interpelé, mais ce jonglage entre l’absence et la présence – comme avec la musique ou le placement des comédiens – ajoute à la turbulence de ce qui devrait ou ne devrait pas être fiable. Ainsi, en perdant quelques repères pratiques, nous actionnons ce qu’il faut dans notre esprit, soit une remise en question des rapports entre chaque personnage.

Même les costumes (Laurie Foster) reflètent esthétiquement cet alternance des degrés de vérité. Couleurs multiples mais sombres, en dégradé, avalanche de motifs, ensemble dépareillé, lignes souples ou rigides… La palette est variée, tout en étant cohérente, et c’est pourquoi les détails, si on prend le temps de s’y attarder, sont suffisamment nombreux pour nous inciter à approfondir notre lecture des personnages.

La figure plurielle du sauveur

Ceci est en accord avec différentes séquences de dialogue. Tantôt l’on assiste à des confrontations de faits, tantôt l’on entend s’entrecouper des versions qui sont littéralement opposées. Tout cela s’opère avec habileté, au croisement de l’écriture, de l’encadrement scénique et de la rythmique du jeu des comédien.nes.

Les interventions de David (Samuel Corbeil) participent à ce qui a été qualifié plus haut de «turbulence». Cet individu «parasite» a quelque chose de libéré et de sensuel. Il apparaît aux autres sans retenue et à nous sans morale, si bien que d’élément perturbateur, il en vient rapidement à inspirer quelque chose de libérateur.

Deux scènes sont particulièrement marquantes et se rejoignent dans l’idée de la transgression et de l’éveil du désir: d’abord, une lutte presque féline entre Jo et son ami, et ensuite, cette danse enivrée entre David et Louise (l’admirable et brillante comédienne Sylvie Cantin).

On sent l’espace s’agrandir, le plaisir, le repoussement des limites et, en même temps, on voit bien la fragilité et la maladresse des personnages. Ces tableaux vivants nous laissent des impressions fortes.

Un seul contact peut nous changer

En présence d’un individu, on peut se demander: quelle facette de nous-même a été démaquillée? Ou au contraire: quel mensonge est renforcé? Finalement, serait-on prêt.e à accepter n’importe quelle emprise, pour autant que l’on puisse effleurer la fin du doute et du profond malaise qui nous habite?

Quand ni lieu ni situation ni personne n’est un réel prétexte pour fuir, l’enjeu réside avant tout dans l’affranchissement de soi.

Les concepteurs et conceptrices ont su faire concorder leur champ d’expertise de manière remarquable. Prenons le temps de nommer chacun.e. qui ne l’a pas encore été. Le son est signé par le duo Sarah-Anne Arsenault et Dillon Hatcher, le décor par Gabriel Cloutier-Tremblay et enfin, c’est Noémie Percy qui a assuré côté éclairages.

Bravo à toute l’équipe.

«Fond de rang» en photos à Premier Acte

Par David Mendoza Hélaine

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