«Les murailles» par La Messe Basse au Théâtre Périscope – Bible urbaine

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«Les murailles» par La Messe Basse au Théâtre Périscope

«Les murailles» par La Messe Basse au Théâtre Périscope

Un spectacle de lumière

Publié le 16 avril 2019 par Maude Rodrigue

Crédit photo : Vincent Champoux

La scène de la pièce Les murailles, présentée par La Messe Basse, est dépouillée. Outre une longue table de cafétéria, seul l’attirail technique – nommément, des spots de lumière – s’offre à la vue de l’auditoire. Or, cette lumière ouvre de vastes champs de possibles, générant les espaces nord-côtiers qu’évoque Erika Soucy dans son autofiction, leur immensité de même que celle du vide béant qu’ont aménagé les absences chroniques de son père. L’autrice a cherché à rendre hommage aux héros ordinaires qui peuplent ces régions éloignées, à ces travailleurs de chantier dont la vie est rythmée par une dynamique «fly in / fly out».

La pièce est en fait une mise en abyme, Les murailles traitant d’un livre que Soucy s’apprête elle-même à écrire. Un séjour d’une semaine auprès de son père sur la Côte-Nord jettera un éclairage sur sa relation avec lui, mise à mal par le fait qu’il devait régulièrement déserter le nid familial afin de vaquer à ses occupations de travailleur de chantier. Le titre renvoie à ces murailles érigées entre le Nord et le Sud, de même qu’à celles «érigées en soi» qui prémunissent contre les sentiments douloureux.

Sur le terrain, Erika Soucy est à même de constater le caractère structurant d’Hydro-Québec, des compagnies minières et consorts, dans le paysage comme dans la vie de ceux qui y travaillent. La vie sur les chantiers a l’apparence et la stérilité du mode de vie carcéral, comme le révèlent plusieurs allusions au fil de la pièce. Les chambres des travailleurs sont identiques les unes aux autres, austères, strictement fonctionnelles. Quiconque pénètre à l’intérieur du chantier se voit attribuer une carte d’identification.

C’est également de la précarité du sort des travailleurs-ses de chantier dont il est question dans la pièce. Leur destin est suspendu par un fil ténu, le chômage posant une menace constante. Les opportunités ne foisonnent pas, semble-t-il, dans une région si éloignée, ce «pays dans le pays». L’alcool et la solitude ravagent le destin de certains hommes. Qui plus est, l’étau des régions se resserre sur le destin des plus jeunes, soumis à certaines pressions de demeurer dans le giron familial, de crainte que les villages ne se vident.

Il semble que ces hommes dont Erika Soucy a voulu souligner la force de caractère aient été façonnés de l’intérieur par le quotidien aride et éprouvant de la vie sur les chantiers. Les femmes, quant à elles, sont peu présentes dans le récit. Soucy a néanmoins salué leur courage, leur résignation. La vie sur les chantiers commande discrétion de leur part afin d’éviter de s’attirer des remarques de nature sexuelle. Aussi ne courent-elles «pas après le trouble».

Une adaptation discutable

Dans sa forme théâtrale, Les murailles, initialement paru en 2016 chez VLB éditeur, soulève quelques questionnements. Force est d’admettre que la narration alourdit le déroulement de la pièce, ralentissant sa progression et alimentant une sorte de dualisme entre la vie de la protagoniste et celle des travailleurs-ses de chantier. Ainsi, régulièrement, Erika Soucy (qui campe son propre rôle) s’adresse à l’auditoire en aparté afin de traduire son état d’esprit, de faciliter l’accès à ses réflexions.

Ces épanchements tranchent avec la pudeur qui caractérise les propos des hommes sur le chantier. Les gestes, l’action en elle-même, si lente ou banale soit-elle, aurait-elle mieux servi la compréhension de leur quotidien? Il y a quelque chose de «trop dit» dans Les murailles, d’explicite, voire d’imposé à l’esprit du spectateur-rice, tandis que la poésie que livre Soucy à certains moments de la pièce restitue une certaine part d’évocation et de subjectivité.

De plus, certaines anecdotes confinent les personnages de gars de chantier à la caricature. Leurs traits semblent avoir été grossis, au bénéfice des rires (certaines répliques assènent à la rate de véritables décharges), mais aux dépens de la quête de rendre à ces gens leurs lettres de noblesse, ou du moins de reconnaître leur force, capable de traverser «la grosse criss de montagne qui empêche de passer». L’auditoire a peine à leur reconnaître une sensibilité, bien qu’il imagine combien il peut être éprouvant pour eux d’être ainsi loin de leur famille. «Y’a pas un père qui va dire que c’est ça qui voulait, être loin de ses enfants», affirme l’un d’entre eux.

Par ailleurs, les «gars de chantier» (Gabriel Cloutier Tremblay, Philippe Cousineau, Jacques Girard) offrent, à l’unanimité, une performance remarquable. Une mention toute spéciale doit être décernée à Cloutier Tremblay, notamment pour son interprétation d’un pauvre jeune homme déjà usé par la rudesse de son quotidien, cocaïnomane, tentant vainement de jeter de la poudre (!) aux yeux de Soucy. 

La mise en scène de Maxime Carbonneau a relevé certains défis que posait le texte, notamment l’évocation des espaces du Nord québécois. Il s’agit d’un spectacle de lumière, proprement. Abondante, celle-ci est utilisée à juste titre, jetant un éclairage sur des pans sensibles de l’expérience des travailleurs, et surtout sur celle de Soucy, authentique et sensible.

«Les murailles» au Théâtre Périscope en images

Par Vincent Champoux

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