«Les étés souterrains» de Steve Gagnon à La Licorne – Bible urbaine

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«Les étés souterrains» de Steve Gagnon à La Licorne

«Les étés souterrains» de Steve Gagnon à La Licorne

Guylaine Tremblay, grandiose et vibrante actrice

Publié le 6 avril 2021 par Edith Malo

Crédit photo : Suzane O'Neill

Guylaine Tremblay, la chouchoute du public québécois, déçoit rarement, voire jamais. Avec ce premier solo au théâtre écrit spécialement POUR elle par le dramaturge Steve Gagnon, elle prouve une fois de plus son incroyable talent d'actrice dans Les étés souterrains, une pièce présentée à La Licorne, dans une mise en scène d'Édith Patenaude. L'actrice incarne ici une enseignante d’histoire de l’art qui, chaque été, retrouve ses amis et son amant en Provence. Femme émancipée et sans filtres, elle s'épivarde dans une suite d'échanges avec des amis invisibles: Michel, Claire, Monique, Claude et son bel amant Arthur. Si, au fil de la pièce, une maladie dégénérative la laisse cloîtrée dans un fauteuil roulant, les souvenirs de ces étés souterrains émergent pourtant d'une mémoire toujours aussi lucide.

Féministe aguerrie vantant les vertus de l’indépendance et prônant avec fierté les valeurs qu’elle a su inculquer à sa fille Charlotte, Guylaine Tremblay, dans la peau de son personnage, est remplie de verve et d’aplomb. Si l’auteur Steve Gagnon craignait de dépeindre une femme castrante, ce n’est pas du tout le cas. Bien au contraire, sous les traits de la comédienne, cette femme sans prénom (!) est drôle et exubérante à la fois.

En présence de ses amis, elle est totalement en représentation. Extravertie et verbomotrice, elle déclame ses opinions haut et fort à qui veut bien l’entendre.

Qu’elle débatte de la futilité des revues à potins ou qu’elle s’insurge contre ses comparses français au sujet de leurs commentaires sexistes, on navigue à travers ses souvenirs de Provence avec délectation.

Bien qu’il y ait plusieurs allées et venues entre le déclin physique du personnage en CHSLD et les étés passés en Provence, cette pièce aurait pu comporter quelques longueurs. Or, et malgré sa durée d’une heure et quarante minutes, cette pièce n’est ponctuée d’aucun temps mort.

Une mise en scène épurée et efficace

Les étés souterrains est une pièce qui relate également le rapport à la solitude: celle que l’on choisit et celle qui nous est imposée. Si le protagoniste refuse la stabilité d’une relation amoureuse à long terme, par choix, elle n’a toutefois pas choisi un corps défaillant en perte d’autonomie. Elle se résoudra donc à vivre dans un CHSLD.

La mise en scène d’Édith Patenaude illustre bien les deux réalités auxquelles est confronté le personnage de Guylaine Tremblay. D’une part, il y a la Provence, dépeinte grâce à un décor épuré, constitué de chaises dispersées qui meublent l’espace; d’un vase, avec des marguerites et des oranges, qui est disposé sur une table. On ressent bien là l’aspect chaleureux, lumineux, enivrant et chaud du sud de la France, qui semble traverser le quatrième mur.

D’autre part, la metteure en scène tenait à illustrer la réalité du CHSLD par le biais d’une vidéo qui diffuse en gros plan le visage de l’actrice. Sa coordination dépérit, et ses mots se déconstruisent lentement. Le personnage s’adresse à ses amis, leur livrant «un testament virtuel», comme le décrit si bien Guylaine Tremblay en entrevue à l’émission de radio Culture Cible, animée par René Homier-Roy.

Et entre ces deux réalités, la solitude et les prémisses du déclin physique semblent s’immiscer dans cette maison de Provence. Des pelures d’orange jonchent le sol. L’actrice épluche le fruit traçant un sentier de pelures tel un Petit Poucet qui sème des cailloux en chemin pour éviter de perdre ses repères.

La résonance des mots

Il faut se l’avouer, les mots de Steve Gagnon possèdent une résonance puissante. «On bâtit avec la parole», dira le personnage, dont les mots sont l’expression, voire la revendication de son identité. À travers la parole, cette femme s’affirme et livre un message à teneur féministe. D’ailleurs, à sa fille Charlotte, qu’elle décrit comme une enfant «prisonnière de la gêne», elle l’invite à s’émanciper: «Tu n’es l’esclave de personne». La transmission de ses valeurs féministes est au coeur de ce texte.

Ainsi, sous ce flot de paroles et d’histoires drôles, l’auteur, qu’on connaît pour les pièces En dessous de vos corps, je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas et Pour qu’il y ait un début à votre langue, parvient à dépeindre une femme fragile et sensible qui accepte sa condition sans regret. Il étale ici les nuances de cette femme indépendante, qui a immensément profité de la vie, et ce, sans jamais se révéler entièrement.

«Je suis une impudique du corps, mais pudique du coeur». Elle refusait même que son amant la voie jouir, par peur de s’abandonner entièrement à lui. Mon plaisir, ça m’appartient. C’est intime.»

Elle s’est toujours préservée sur le plan sentimental, alors que la maladie lui amène une candeur désarmante et émouvante. Je vous préviens: sortez vos mouchoirs!

L’un des plus beaux passages est sans aucun doute le récit d’un de ces moments intimes. Elle est alors en voiture avec son amant et, ensemble, ils s’arrêtent dans un lieu surréaliste de beauté. Avec ces vallées encerclées par la mer, il va de soi que l’auteur nous émeut avec la description de ce décor pittoresque où se mêlent la tendresse et la sensualité des corps enlacés.

Définitivement, Les étés souterrains est une pièce à voir pour assister à la rencontre d’une actrice prodigieuse et d’un auteur inspiré par sa muse, dont l’amour, la passion, la verve transpercent le quatrième mur.

«Les étés souterrains» présentée à La Licorne en image

Par Suzane O'Neill

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