«Le Misanthrope» de Molière, mis en scène par Florent Siaud au TNM: de l'inconvénient d'être soi – Bible urbaine

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«Le Misanthrope» de Molière, mis en scène par Florent Siaud au TNM: de l’inconvénient d’être soi

«Le Misanthrope» de Molière, mis en scène par Florent Siaud au TNM: de l’inconvénient d’être soi

Une pièce décoiffante qui ne laisse personne indifférent

Publié le 29 janvier 2024 par Nathalie Slupik

Crédit photo : Yves Renaud

C’est un «Misanthrope» pour le moins étonnant que nous propose actuellement Florent Siaud. Connu pour ses immenses succès tels que «Britannicus» (TNM, 2019), le talentueux metteur en scène renoue une nouvelle fois avec l’alexandrin, qu’il ressuscite en une langue incarnée et flamboyante. Son «Misanthrope» se veut résolument contemporain, sombre et excessif en toutes choses, ce qui ne fait pas consensus auprès du public et de la critique, contrairement aux trois précédentes interprétations de ce classique que le TNM a laissé naître sur ses planches.

Une toile ornée d’une peinture onirique aux animaux inquiétants se relève pour dévoiler l’appartement entièrement blanc de Célimène, conçu par François Fabre. Un lustre surplombe la scène, accueillant en son centre Alceste, alors au cœur d’une discussion houleuse avec son fidèle ami Philinte.

Florent Siaud a transformé les nobles de Molière en ce qu’ils seraient à notre époque: des bourgeois oisifs qui se gorgent d’alcool et de drogue à longueur de journée. Des excès qui les conduisent à briser la pureté du décor avec des déchets divers, des vomissures, du sang et de la crasse noire, cette dernière étant le symbole évident du fiel qui pourrit le cœur d’Alceste. Leurs traits sont grossiers, poussés à l’extrême, ce qui ne fonctionne pas pour chacun d’entre eux.

Interprété par Francis Ducharme, Alceste s’anime de riches nuances, passant d’une émotion à l’autre en un clin d’œil. Le jeu de l’acteur est éblouissant de réalisme: la tristesse d’Alceste est si convaincante qu’elle pourrait arracher des larmes aux cœurs les plus durs. Dany Boudreault interprète avec énergie Oronte, l’ennemi juré que se crée Alceste par sa franchise excessive, pathétique et presque clownesque.

Alice Pascual est une Célimène fière et magnétique. Grâce à elle, on comprend bien le fond de ce personnage, dont la force de caractère et l’indépendance sont interprétées à tort par ses pairs comme un manque de sincérité et une trop grande coquetterie.

Le jeu d’Évelyne Rompré dévoile la vraie nature d’Arsinoé, hypocrite et mesquine. Cependant, Arsinoé est aussi censée jouer un rôle persuasif de prude dans la pièce originale, tandis qu’ici, elle fume et boit devant les autres. Lors de la finale, elle va même jusqu’à sortir de coulisse avec une bouteille de champagne vide à la main, accompagnée d’un Clitandre et d’un Acaste débraillés, suggérant que les choses sont allées bien plus loin que ce que l’Arsinoé de Molière ne se serait jamais permis de faire.

Sa dernière réplique, lorsqu’elle déclare son dédain pour Alceste à ce dernier, est ici transformée en un discours trouble et honteux d’ivrogne. Elle titube et finit par s’effondrer sur scène avant d’en sortir.

Arsinoé n’est pas la seule à avoir été convertie en caricature d’elle-même, et n’a qu’Alceste comme égal en matière de vulgarité : il se renverse tantôt un bol de spaghetti sur la tête dans un accès de colère, revient plus tard avec un bras couvert de lacérations ensanglantées. Il nous est présenté comme un homme ridicule dont les idées ne sont que bêtises.

Alceste (Francis Ducharme) et Arsinoé (Évelyne Rompré). Photo: Yves Renaud

Les décors nécessitent certaines acrobaties, et le tout ajoute de l’éloquence à la pièce. Le lustre sur lequel se perche Alceste dans ses moments de détresse les plus intenses illustre  la supériorité morale qu’il s’imagine détenir, et le filtre de mépris à travers lequel il contemple ses pairs. L’acteur se tient parfois debout en équilibre, au bord du disque étincelant, sans jamais vaciller.

Une touche d’humour, aussi équilibrée que Francis Ducharme perché sur son lustre, est ajoutée grâce à un décor intelligent rempli de recoins et de sorties cachés: le divan s’ouvre pour laisser Oronte apparaître et disparaître avec une gaucherie amusante; Alceste se retire, à la fin de la pièce, dans une alcôve en forme de L qui l’oblige à se placer d’une manière grotesque, à l’image de la souffrance qu’il s’impose.

Les scènes sont physiquement tranchées par un rideau de verre qui s’abat avec fracas sur la scène, interrompant ainsi des dialogues d’une intensité émotionnelle à couper le souffle. Un court interlude musical suit, dont la force et le rythme ajoutent encore plus de tension à la pièce, comme pour nous rappeler l’importance des enjeux de société qu’elle tente de nous faire comprendre.

La musique anxiogène de Vincent Legault, diffusée presque en permanence, poursuit ce travail tout au long de la représentation, ce qui s’avère être une erreur:  elle empêche par instants d’entendre clairement certaines répliques, devient vite lassante et englouti sous elle l’aspect comique de l’œuvre.

Si les acteurs maîtrisent parfaitement l’alexandrin, avec tant de grâce qu’ils parviennent à le transformer en chansons convaincantes, le texte qu’ils délivrent n’est pas authentique. À deux ou trois reprises, certains vers aussi essentiels que les autres ont été retirés des dialogues; ou peut-être ont-ils plutôt été oubliés par les acteurs.

Les «morbleu» répétitifs d’Alceste ne figurent pas dans le texte de Molière. Cet ajout aurait pu être pardonné s’il avait accompli son objectif humoristique: pourtant, seule la première de ces exclamations aura suscité quelques rires. Et on ne peut que demeurer perplexe face à cette réplique que Francis Ducharme crie soudain avec un fort accent québécois, au beau milieu d’une pièce où la distribution s’exprime en français international.

C’est une adaptation peu conformiste qui risque d’en choquer plus d’un, comme l’ont reflété les applaudissements tardifs à la fin de la représentation, ainsi que l’absence du traditionnel rappel.

Alceste (Francis Ducharme), Célimène (Alice Pascual) et Oronte (Dany Boudreault). Photo: Yves Renaud

Les traits que le metteur en scène utilise pour brosser sa vision du Misanthrope sont beaucoup trop larges, et recouvrent ainsi des subtilités qui font l’essence même de cette œuvre, et de ses personnages. Le Misanthrope s’est toujours distingué comme un chef-d’œuvre de la délicatesse, de la finesse et de l’esprit. Or, ces trois aspects manquent cruellement à l’interprétation du jeune metteur en scène.

Si l’on n’aide personne par le mépris, la colère et les insultes, Alceste possède tout de même une rigueur d’esprit et de morale admirable. Et Philinte, qui apparaît aisément comme le plus sage et le plus humain des deux, prônant en tout temps la tolérance, est aussi trop complaisant et mou.

C’est ce qui fait la complexité de la pièce, où les personnages sont constitués de nuances de gris et non de noir et de blanc. L’adaptation de Florent Siaud, à l’image de ses décors et costumes, n’est au contraire faite que de ces deux teintes opposées.

Le côté symbolique et onirique de l’œuvre est, quant à lui, plutôt réussi: les amateurs de David Lynch, dont Florent Siaud s’inspire librement, ne seront pas déçus. Et il est certain que d’entendre les vers de Molière rendus de manière aussi pénétrante, dans un contexte qui reflète certains aspects de notre société contemporaine, saura détromper ceux qui, sans le connaître, commettent l’erreur de croire que Molière et sa langue sont à mettre au placard.

«Le Misanthrope» de Molière en images

Par Yves Renaud

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