«Fredy» d'Annabel Soutar au Théâtre La Licorne – Bible urbaine

ThéâtreCritiques de théâtre

«Fredy» d’Annabel Soutar au Théâtre La Licorne

«Fredy» d’Annabel Soutar au Théâtre La Licorne

Après les coups de feu, les mots coups de poing

Publié le 9 mars 2016 par Marie-Hélène Proulx

Crédit photo : Théâtre Porte-Parole

Fredy, c'est un discours autour d'un disparu, autour de ce qui n'aurait pas dû arriver, et, l'apprend-on sur scène, un discours sur ce que plusieurs auraient préféré parvenir à nier. Pourtant, au bout du compte, rares sont les évènements qui, après avoir fait couler le sang, ont fait couler autant d'encre dans les ruelles de Montréal-Nord. Les mots les plus percutants entendus dans les médias, dans les rapports policiers ou dans l'enquête publique suivant la fusillade et les courriels reçus par Soutar durant son travail documentaire ont été ici rassemblés, mis en pièces, puis mis en scène. Le résultat aurait pu être lourd, très lourd même. Mais si le regard porté sur ce monde de l'omerta demeure sévère, l'illustration de cette réalité crue tient le public en haleine jusqu'au mot de la fin.

Incroyable, en effet, que ce cumul de simples extraits de textes éditoriaux ou judiciaires, lancés de part et d’autre comme autant de projectiles entre sept acteurs incarnant quelques centaines de témoins du drame, parvienne à créer un effet aussi puissant. Ce l’est d’autant plus que, lors de la discussion avec le public prévu après chaque prestation, ces acteurs ont tous affirmé que cette proximité du réel ne laisse pas place au jeu, mais simplement à la sobriété de l’évocation. L’intensité continue de la dramatisation tient néanmoins en grande partie à leur rythme et à la justesse de leurs interprétations… et à l’intelligence de leurs propos après la performance.

Ces extraits, courts, confrontants et touchants sans sensiblerie s’échangent à travers la mise en scène simple et efficace de Marc Beaupré. Rarement, un metteur en scène n’aura pu trouver un espace pour démontrer l’ampleur de son talent que cet espace presque vide. La manière de Soutar de raviver le passé tout en le dépassant pour entraîner les spectateurs tout droit vers une chute à couper le souffle demeure également digne de mention.

Avec quelques instants de recul, la pièce n’apparaît plus seulement comme un rappel des faits, mais comme un acharnement à maintenir le dialogue, envers et contre tous. Cela mène d’ailleurs à ce que certains pointeront comme la seule fausse note de la présentation, puisqu’après avoir repris les propos des autres, Soutar s’est donné le droit de faire réciter à ses acteurs une lettre justifiant ses partis pris. Ce pied de nez imprévu de l’auteure à son rôle d’observatrice attentive ne fut pas du goût de tous.  Mais après avoir intégré courageusement les propos de ses détracteurs, dont ceux des proches de la famille Villanueva, la tentation d’y répondre peut sembler bien humaine.

Il faudrait toutefois être bien naïf pour se laisser convaincre par l’auteure qu’elle est parvenue à présenter objectivement et équitablement les perspectives autant des jeunes marginalisés que des forces de l’ordre: personne n’en sortira avec l’idée que Fredy Villanueva avait peut-être provoqué le sort et que l’agent Jean-Loup Lapointe n’a fait que répondre, en toute bonne foi, à cette provocation.  Mais la pièce n’a pas besoin d’autant de neutralité pour trouver sa pertinence: l’honnêteté sans faille de sa démarche, en contraste avec le rappel des omissions et exagérations entourant cette fusillade de 2008, auquel le public a été tenté de croire, ramène le spectateur à faire le procès de ses propres naïvetés et de ses propres faiblesses: un murmure critique qu’il devient tout à coup presque impossible de bâillonner.

L'événement en photos

Par Théâtre Porte-Parole

  • «Fredy» d’Annabel Soutar au Théâtre La Licorne
  • «Fredy» d’Annabel Soutar au Théâtre La Licorne
  • «Fredy» d’Annabel Soutar au Théâtre La Licorne
  • «Fredy» d’Annabel Soutar au Théâtre La Licorne
  • «Fredy» d’Annabel Soutar au Théâtre La Licorne
  • «Fredy» d’Annabel Soutar au Théâtre La Licorne

L'avis


de la rédaction

Nos recommandations :

Critiques de théâtre

«En attendant Godot» de Samuel Beckett au TNM

Vos commentaires

Revenir au début