ThéâtreCritiques de théâtre
Crédit photo : David Mendoza Hélaine
Une Terre en ruines
Vous connaissez sûrement les pronostics apocalyptiques des scientifiques concernant la planète lorsqu’elle atteindra un seuil irréversible de réchauffement climatique, n’est-ce pas?
Coupes à blanc se déroule dans cet univers cauchemardesque: la Terre est devenue tellement invivable que le simple fait de sortir à l’extérieur, même pour une simple marche sans masque à gaz, est désormais perçu comme un acte suicidaire.
La majorité de la population survit dans une misère absolue, tandis que les plus fortunés financent des expéditions sur Mars pour fuir cette catastrophe et poursuivre leur vie consumériste ailleurs.
Antoine (Dayne Simard) et Marie (Clara Vecchio), un couple privilégié, organisent un dernier repas avec leurs amis , le couple Jean (Nicolas Létourneau) et Marguerite (Marianne Bouchard), avant leur départ dans un appartement perché parmi les gratte-ciels abandonnés, symbole d’un monde en effondrement…

Photo: David Mendoza Hélaine
Sacrifices et tensions familiales
Ce dîner se transforme en un terrain de tensions dès l’arrivée d’Anne-Catherine (Valérie Boutin), la sœur de Marie. Elle rêve, elle aussi, d’une évasion, mais par un autre moyen: en fondant une famille. Or, dans cet univers dystopique, la bureaucratie gouverne la procréation. Pour avoir un enfant, il faut une autorisation gouvernementale, un processus long et tortueux qui pousse de nombreuses familles à recourir à la corruption afin d’accélérer les démarches.
Le compagnon d’Anne-Catherine, gravement malade, a épuisé leurs économies, et c’est dans un élan de solidarité que, bien qu’ils nourrissent eux-mêmes un fort désir d’avoir un enfant, qu’Antoine et Marie choisissent de financer cette autorisation, sacrifiant ainsi leurs propres rêves.
Cette décision, prise avant le début de la pièce, s’invite dans le dîner, créant une tension palpable au sein de la famille.
Ce qui devait être un dernier moment convivial se transforme rapidement en une série de confrontations morales et émotionnelles, mettant en lumière les dilemmes intérieurs des personnages.
L’intrigue, tendue comme une corde prête à céder, dévoile la fragilité des principes des personnages, entre sacrifice personnel et solidarité familiale. Coupes à blanc met ainsi en scène un monde en décomposition où chaque geste semble peser lourdement sur l’avenir.

Photo: David Mendoza Hélaine
Une réinvention de la tragédie tchekhovienne
Le titre de cette section peut sembler ambitieux, mais laissez-moi vous inviter à explorer ce raisonnement. Coupes à blanc n’est pas lié à une œuvre d’Anton Tchekhov, et pourtant, elle s’imprègne profondément des thèmes puissants qui traversent ses pièces, tels que la chute des élites et l’effondrement social. Tchekhov, ce maître de la dramaturgie russe du XIXᵉ siècle, a su capter les tensions d’une aristocratie déclinante, voire vacillante face aux bouleversements sociaux de son époque.
Charlie Cameron-Verge, qui signe le texte et la mise en scène, s’est à mon sens servi de ces archétypes pour les transposer à notre époque, où la crise écologique et les inégalités sociales frappent avec une urgence inouïe.
À travers l’élite déconnectée de Coupes à blanc, on reconnaît cette même dynamique que l’on retrouve dans les personnages tchekhoviens, lesquels sont confrontés à une fin inévitable.
Le cadre de la pièce – un dîner mondain – semble anodin, mais il devient rapidement un microcosme d’une société moderne où l’effondrement écologique et l’aggravation des inégalités pèsent sur chaque décision, chaque parole. Ce dîner, au départ une simple rencontre sociale, se transforme en un théâtre d’absurdité où l’élite, comme figée dans ses privilèges, se retrouve incapable de réagir à la catastrophe qui se profile.
Comme dans les œuvres de Tchekhov, l’impasse et la stagnation se transforment en une tragédie sociale: un monde qui se désagrège sous le poids de ses propres failles.
Coupes à blanc n’est pas une répétition du passé. Non, cette pièce est une réinvention brillante des dilemmes tchekhoviens avec un regard perçant sur notre société contemporaine. Elle capte cette vérité universelle et déstabilisante: l’injustice sociale et l’effondrement environnemental ne sont pas des menaces lointaines, mais bien des réalités auxquelles nous devons faire face, aujourd’hui, maintenant.

Photo: David Mendoza Hélaine
Loin d’être une simple réflexion sur le déclin des élites, ce spectacle nous secoue, nous confronte à notre propre responsabilité, et nous plonge dans un monde où l’indifférence face à la souffrance collective devient une tragédie palpable.
Dans cette œuvre, l’avenir semble suspendu, incertain, alors que nous savons tous, au fond, que l’issue est déjà en marche.
L’intervention d’Asmodène et la poétique de l’apocalypse
Je ne vous ai pas encore parlé de ce personnage d’Asmodène, interprété par Natalie Fontalvo. Ce spectre semblant tout droit sorti d’un coryphée d’Euripide scrute le dîner des riches. À travers ses poèmes, elle pose des questions sur la place qu’on occupe au centre de cette crise écologique, perturbant parfois le rythme réaliste de la pièce.
Sa voix, soutenue par une mise en scène auditive innovante (microphone et pédale en boucle), crée un contraste intéressant, mais qui peut altérer la compréhension de certaines paroles, bien que leur impact dramatique soit indéniablement original.
Une tragédie dangereusement proche de nous
Au final, Coupes à blanc est une œuvre qui, bien qu’inattendue, se révèle une fort belle surprise en cette saison théâtrale. Elle réinvente la tragédie tchekhovienne à l’ère de l’apocalypse écologique, offrant par le fait même une réflexion sur l’humanité, sur ses sacrifices et ses luttes, dans un monde en pleine décomposition. À voir dès maintenant, sans aucun doute!
La pièce «Coupes à blanc» en images
Par David Mendoza Hélaine
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Photo: David Mendoza Hélaine
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Photo: David Mendoza Hélaine
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de la rédaction