«Regardez-nous danser», ou le second volet de la saga familiale de Leïla Slimani – Bible urbaine

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«Regardez-nous danser», ou le second volet de la saga familiale de Leïla Slimani

«Regardez-nous danser», ou le second volet de la saga familiale de Leïla Slimani

Un passionnant voyage aux côtés d’Aïcha et de sa famille, dans le Maroc des années 60 et 70

Publié le 28 avril 2022 par Agnès-Irène Orsini

Crédit photo : Tous droits réservés @ Éditions Gallimard

Que vous ayez lu et aimé «Le pays des autres», premier tome de l’histoire romancée des grands-parents de l’autrice ou que vous commenciez directement par ce titre, vous serez enchantés de vous plonger dans la vie de personnages au caractère bien trempé, à une époque marquante de l’histoire contemporaine au Maroc. L’écrivaine prodige aux premiers ouvrages saisissants s’essaie avec un égal talent à un autre genre: le roman d’inspiration autobiographique.

Suivre la destinée de personnages qu’on a l’impression d’avoir vus naître

La petite Aïcha a grandi. La fille de Mathilde, jeune Alsacienne arrivée dès la fin de la Seconde Guerre mondiale au Maroc et d’Amine, valeureux militaire ayant combattu dans l’armée française, étudie désormais brillamment la médecine à Strasbourg. Aïcha revient en vacances au Maroc et rencontre Mehdi, économiste ambitieux qui deviendra son mari.

Son jeune frère Selim, grand gaillard blond et bien bâti, n’est pas bon élève, mais se révèle être un nageur prometteur. Guidé par d’incontrôlables élans sensuels, il se lancera dans des aventures qui le mèneront à Essaouira, ville fréquentée par les hippies dans les années 60, puis bien loin du Maroc.

Un autre personnage majeur est celui de Selma, leur tante qui a dû brutalement renoncer à son rêve amoureux dans le premier ouvrage et qui se perd dans des déviances la détournant de sa vie de mère et d’épouse contrainte. Quant à Omar, son frère aîné, qu’on a connu violent indépendantiste dans le premier tome, il officie maintenant dans la police du roi Hassan II.

Si le premier tome couvre la période 1944-1954, le second évoque de façon très documentée la fin des années soixante et le début des années 70 (1968-1974).

Il est passionnant de voir quelles répercussions a pu avoir cette époque à la fois troublée et féconde en Occident, dans un pays traditionnel comme le Maroc, loin des clichés auxquels il peut être associé. Leïla Slimani a su y inscrire la vie de ses personnages, de façon convaincante et passionnante.

Photo: https://moroccanladies.com/

Le malaise du «citrange»

À l’image du fruit hybride au goût amer à la fois orange et citron, nommé «citrange» par la petite Aïcha dans Le pays des autres, on perçoit les difficultés, voire les souffrances de ces personnages mi-marocains, mi-français.

Aïcha fait lisser «à la Françoise Hardy» ses longs cheveux très frisés, par une coiffeuse à la moue méprisante qui déclare «on ne coiffe pas ça habituellement». Un peu plus tard, Aïcha renvoie rageusement son identité à la face de sa logeuse strasbourgeoise raciste et inquisitrice, en écrivant sur son mur «l’Africaine vous emmerde». C’est pourtant la même Aïcha qui servira avec fierté un plat alsacien «typique de son pays» à des invités qui y toucheront à peine et avec grande réticence.

Inversement, son frère Selim, grand blond à la peau claire héritée de sa mère, est pris pour un Européen nordique et l’on s’étonne de l’entendre manier la langue de son pays natal.

On comprend bien qu’il n’est pas aisé de se trouver entre deux cultures et deux peuples auxquels on appartient sans en être totalement, de part et d’autre.

«Derrière se dessinait le profil de modestes maisons devant lesquelles couraient quelques poules et un chien efflanqué. Aïcha savait exactement quelle odeur régnait dans ces maisons qu’elle avait fréquentées enfant. Une odeur de moisi et de four à pain.»

Une écriture authentique, efficace et extrêmement évocatrice

Leïla Slimani ne se perd pas en longues descriptions à vocation esthétique et ne s’embarrasse pas de règles contraignantes de ponctuation. Son écriture court souvent d’une traite, directe et porteuse d’un fort pouvoir évocateur. Elle donne l’impression au lecteur de ressentir les choses au travers des personnages, selon leur perception, avec un de leurs regards ou dans un de leurs souffles.

C’est une sensation que j’ai beaucoup aimée, rendant la lecture de ce texte à la fois enivrante et attachante comme si l’on se fondait dans ce récit.

L’écrivaine sait évoquer la chair qui souffre comme celle qui désire et qui jouit, la dureté de la vie comme les âpres bonheurs qu’elle peut procurer.

Ce roman est empreint d’une sensualité et empli d’un élan vital d’une grande force, à l’image de Mathilde et d’Amine qui s’étreignent et tanguent sous le coup d’une grande nouvelle, scène qui clôturera comme un quiproquo l’ouvrage sur son titre.

Un roman qui pourra séduire un autre public que Chanson douce

J’ai été littéralement portée et transportée par ce roman au grand souffle et dont je ne peux que recommander la lecture avec empressement. Leïla Slimani nous a surpris par ses premières fictions dont Chanson douce, glaçant thriller qui lui fera décrocher le prix Goncourt en 2016.

C’est une autre facette de son talent de romancière qu’elle nous fait découvrir avec rudesse, beauté, finesse et justesse. J’attends avec impatience le tome trois de cette saga qui ne peut laisser son lecteur indifférent.

Je ne serais pas surprise que cette trilogie amène l’autrice à d’autres prestigieuses distinctions.

Regardez-nous danser de Leïla Slimani, Éditions Gallimard, 370 pages, 34,95 $.

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