«Dans la peau de...» Jean-Philippe Gagnon, créateur inspiré par le souffle poétique des mots | Bible urbaine

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«Dans la peau de…» Jean-Philippe Gagnon, créateur inspiré par le souffle poétique des mots

«Dans la peau de…» Jean-Philippe Gagnon, créateur inspiré par le souffle poétique des mots

Le philtre, cette boisson d'amour qui trouble la raison, égare et brûle l'être vif

Publié le 30 avril 2021 par Éric Dumais

Crédit photo : Tous droits réservés @ Anonyme

Chaque semaine, tous les vendredis, Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur la personne interviewée et de permettre au lecteur d’être dans sa peau, l’espace d’un instant. Aujourd’hui, nous avons jasé avec le poète Jean-Philippe Gagnon, qui a récemment levé le voile sur Philtre, son plus récent recueil de poésie publié aux Éditions du Noroît.

Jean-Philippe, tu es diplômé de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) où tu as complété un baccalauréat et une maîtrise en création littéraire. Tu as aussi poursuivi ton parcours avec un doctorat en cotutelle à l’Université Sophia Antipolis de Nice. D’où t’est venue, en fait, cette piqûre pour la littérature, et plus spécialement pour la création littéraire?

«Ma fascination pour la littérature est antérieure à mes études en lettres que j’ai bien failli ne pas entamer. J’ai fait des rencontres fondamentales à l’université, mais bien avant, mes idoles étaient des écrivains, des artistes et des philosophes, des artisans de l’art majeur qu’est la chanson.»

«D’entrée de jeu, ce qui m’intéressait, c’était de comprendre la création. À huit ans, on m’a mis L’homme qui plantait des arbres de Giono entre les mains et on m’a laissé sur un balcon. Je me rappelle encore l’angoisse éprouvée devant l’opacité du texte, mais je sentais qu’on me confiait une chose importante, même si je n’avais pas encore une idée précise de ce dont il s’agissait. Je soulignais des mots incompréhensibles, les noms de pays. Plus tard, il y a eu l’événement Dickens, avec Oliver Twist, le Conte de Noël, puis j’ai reçu ceux d’Edgar Allan Poe de la part d’une grand-tante éloignée.»

«Tout part du désir de la lecture, donc, et j’ai aussi goûté le plaisir de la lecture d’enfance. Je dévorais Anne… la maison aux pignons verts, des vies illustrées de Victor Hugo, de Toulouse-Lautrec. Il y a eu John Steinbeck aussi. Mais l’écriture est vraiment arrivée avec la chanson, dans l’épreuve physique du rythme, avec la découverte que, dans un chant, l’on devenait une colonne d’air, pour déplacer des montagnes.»

En 2007, les Éditions L’Hexagone publiaient ton premier recueil de poésie, Frères d’encre et de sang. Trois ans plus tard, en 2010, tu dévoilais un second recueil intitulé, Au fond de l’air. Peux-tu nous résumer brièvement les thèmes que tu as explorés à travers l’écriture de ces poèmes, et d’où t’est venue ton inspiration pour chacun?

«Le premier livre est paru sous le signe du deuil, puisque je l’ai dédié à un frère mort-né. Il est vrai que, tout jeune, j’en ai perdu un. Seulement, l’autre que j’approchais et que j’appelais «frère» m’apparaissait être celui qui, en moi, était capable de prendre en charge les visions poétiques.»

«Les images aujourd’hui sont suspectes, soupçonnées de mentir et de séduire, mais on oublie qu’écrire simplement “Je marche dans la rue” est aussi une image qui peut même s’avérer une épiphanie. Quoiqu’il en soit, à ce moment, il me semblait bon de confier à cet autre mon entrée en écriture, de me placer sous sa protection et de dissimuler son jeu d’apparition et de disparition immaîtrisable derrière une image non dévoilée, celle du frère.»

«Au fond de l’air prolonge l’exploration de cette altérité fondamentale de la parole en touchant, dans la chair même des mots, le point d’articulation du politique et de la spiritualité dans l’expérience de l’être-pour-l’Autre. Une statuette de Minerve me regardait près d’une fenêtre, c’était une figure dense sur mon bureau, surtout, un point focal autour duquel s’ouvrait tout horizon: les rues du quartier, le ciel raréfié, les mers du passé.»

«Je me suis mis à graviter autour d’elle et à penser, en poème, une communauté du sensible, tout en descendant dans les couches historiques du langage.»

Le 13 avril dernier, les Éditions du Noroît, qui nous ont fait découvrir une panoplie de poètes audacieux et imaginatifs jusqu’ici, dévoilaient ton premier livre poétique, Philtre. Peux-tu nous parler de ce titre mystérieux – qui renvoie à un élixir! –, nous présenter sa signification, et finalement nous parler de ton travail d’exploration à travers l’écriture?

«Le philtre est la boisson d’amour qui trouble la raison, égare et brûle l’être vif. Je crois que, hormis l’histoire d’Éros et de Psyché, il n’y a, dans la culture grecque, aucun texte sur l’amour qui ne soit intimement lié à la mort. Et, de fait, boire le philtre équivaut en soi à une mort, dans la mesure où s’y manifeste un passage, à la fois vers celui qu’on devient et vers celui ou celle qu’on approche dans l’avènement brisant d’une passion. Ou en écrivant un poème.»

«L’autre, ici, sera l’inconnu.e de l’écriture, sans visage, entrevu.e ou pressenti.e sur diverses scènes hallucinées, et le philtre, l’encre même, bu follement dans un geste de révolte contre la lucidité du poème. Le paradoxe veut que ça écrive du lieu de la disparition et de l’envoûtement, éclaire du fond aveugle de la déraison. Peut-être que l’évanouissement souhaité, au fond, reflète la chance de son renversement, d’un éveil neuf et d’un rejaillissement.»

«Écrire comme si l’on visait, en l’autre, le point de rupture et d’oubli, de dissolution souveraine, pour incorporer la puissance de ce qui est à l’état naissant, de ce qui est en puissance, livré dans la fraîcheur de l’acte toujours recommencé d’écrire un poème. Puis, il y a l’aimée, vouée aussi aux transformations, fondue au monde chtonien, aux forces du sous-sol. Elle s’entrevoit dans une circulation d’énergie où la mutabilité des formes de la nature et du langage recoupe la dynamique des plus fines perceptions, ces je-ne-sais-quoi dont parle Jankélévitch, qui sont des presque rien, à peine des signes, mais bouleversent tout, et viennent tout exhumer.»

Si tu es partant, on aimerait beaucoup que tu nous présentes un poème de ce livre, ou bien un extrait qui t’interpelle particulièrement, car on aimerait offrir la chance à nos lecteurs d’apprivoiser ta plume avant une plongée dans ton univers. Bien sûr, si tu pouvais nous expliquer les grandes lignes derrière sa création, ce serait un bel atout!

avec la bêche, la pelle

la hache, le rabot

 

les stries

de l’ongle crissant

au mur, à coups

de pic, de pioche, avec

la jugulaire

 

creusant l’opaque

 

j’ai excavé

la noire suffocation des combles

sans relâche

 

pour une fleur

son cœur fissile

 

à cognées folles dans la neige

les volutes du souffle

 

scindé la nuit

impersonnelle

 

le poing tranché

 

avec la bêche

la hache et le rabot

«Ce poème rend bien l’idée de l’importance du chant que j’évoquais plus haut. Les derniers vers me sont venus en premier – et même si j’y convoque les pics, les pioches, l’artillerie lourde d’un chantier – comme une ritournelle: «avec la bêche / la hache et le rabot». Tout le poème s’est déposé à partir de ce ton donné. Par-delà le sens lexical, j’y entendais une sorte de formule ancienne, comme un souvenir médiéval obsédant, dont j’ai cherché à modérer l’effet en défaisant le rythme ternaire dans la première strophe.»

«Ce poème est par ailleurs révélateur de la dimension physique et matériologique de ce livre: les organes du corps: «ongle», «poing», «jugulaire» se substituent aux outils dans cette tentative acharnée de fendre le mur de la nuit opaque de la page pour atteindre l’aimée. La volatilité même du souffle poétique prend la valeur de coups de hache «dans la neige». Même si sa visée est irréductible, sans cesse relancée, c’est ultimement le corps de l’autre, «son cœur», que vient étreindre de manière fulgurante le poème par la chair des mots.»

Et pour finir, si tu pouvais remonter le temps et côtoyer un poète ou un cercle de poètes que tu as longtemps admiré – et que tu admires toujours autant, à quelle époque souhaiterais-tu te retrouver, et surtout, avec qui espérerais-tu partager un verre ou, pourquoi pas, un philtre?

«Ce qui m’apparaît lointain en ce moment, c’est de partager un verre avec les contemporains que je découvre ou redécouvre à travers les livres qui sont près de moi. En ce moment, je lis Mirabilia de Vincent Lambert et Le silence est une voie navigable de Catherine Fortin.»

«S’il faut changer d’époque, je me dépayserai, j’irai voir Louise Labé et Maurice Scève, l’auteur de La Délie. D’ailleurs la Saône coule dans mon livre.»

Pour découvrir nos précédentes chroniques «Dans la peau de…», visitez le labibleurbaine.com/nos-series/dans-la-peau-de.

*Cet article a été produit en collaboration avec les Éditions du Noroît.

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