«Dans la peau de…» Judy Quinn, poétesse qui explore le lien avec le réel | Bible urbaine

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«Dans la peau de…» Judy Quinn, poétesse qui explore le lien avec le réel

«Dans la peau de…» Judy Quinn, poétesse qui explore le lien avec le réel

Écrire, l'occasion de se tourner vers l'autre

Publié le 19 février 2021 par Mathilde Recly

Crédit photo : Anna Quinn

Chaque semaine, tous les vendredis, Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur la personne interviewée et de permettre au lecteur d’être dans sa peau, l’espace d’un instant. Cette semaine, nous avons interviewé la poétesse Judy Quinn, dont le tout nouveau recueil, Tout est caché, vient de paraître aux Éditions du Noroît.

Judy, tu as étudié la littérature et publié plusieurs romans et recueils de poésie, en plus de contribuer comme critique et réviseuse au magazine littéraire Nuit blanche. À quel moment as-tu eu le déclic pour l’écriture, et comment as-tu nourri cette passion au fil des ans? 

«À 14 ans, alors que la rédaction de textes scolaires avait toujours été pour moi une corvée, j’écrivais mon premier roman inspiré d’un vidéoclip de A-ha, un groupe culte de l’époque. On y voyait une fille aspirée dans une bande dessinée par un des chanteurs, je crois. Dans mon roman, elle y refaisait sa vie.»

«Je ne viens pas d’une famille où la culture et l’art sont des valeurs importantes. Le français, oui. Ma mère, qui a été enseignante au secondaire, corrigeait par exemple les mots que je lui laissais sur le comptoir de la cuisine quand je m’absentais, ou bien les cartes d’anniversaire.»

«Un jour, dans un cours de français, le professeur a lu le texte absolument magnifique d’une élève. Ça ressemblait à du Marguerite Duras. Cette fille venait d’une autre planète, et le paysage qu’elle m’a fait entrevoir, je ne l’ai jamais oublié. Il y était question de la mer et d’une errance. J’ai compris d’abord que les livres étaient écrits par des gens (oui, bon, je vivais moi aussi sur une autre planète) et qu’il était possible de créer un monde de beauté et de s’y évader. C’était une période de grand mal-être. Je crois que la littérature m’a sauvée, et me sauve toujours.» 

Parmi tes précédents recueils de poésie, on compte Six heures vingt (2008) qui a reçu le Prix littéraire Radio-Canada, et Pas de tombeau pour les lieux (2017) qui a été finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général. Peux-tu nous en dire plus sur les thématiques abordées dans ces ouvrages?

«J’ai écrit la première version de cette suite juste après avoir accouché de ma fille, en 1998. Quand je suis tombée enceinte, j’avais 24 ans et peu d’idées sur la vie, mais beaucoup sur la postmodernité en littérature.»

«Ce texte donc, qui s’adresse à l’enfant, raconte l’accouchement, qui a été à la fois pour moi révélation et terrible prise de conscience. J’appartiens à l’humanité. À ses souffrances. À son mystère (d’où, de quoi venons-nous? Pourquoi?) C’était une double mise au monde: l’enfant et moi.»

«On avait réparé le mauvais contact entre le réel et moi. Et cela, bizarrement, je ne pouvais l’exprimer que par la poésie, même si je n’en avais jamais écrit avant. Les études littéraires ont d’ailleurs pris le bord à ce moment-là.»

«Des années et des livres ont suivi. Ce lien avec le réel, je n’ai plus cessé de l’explorer. Cela donne un peu de sens à ma vie même si, finalement, la poésie, c’est plus des questions que des réponses. Dans Pas de tombeau pour les lieux, j’essaie de voir comment le paysage peut avoir une influence sur l’existence d’une personne, quand ce paysage est une banlieue grise où les rues sont si vides et larges qu’elles ressemblent à des pistes d’atterrissage. Est-ce qu’on peut vivre sans beauté? Pourquoi l’humain crée-t-il ce genre de décor qui a plus à voir avec la mort qu’avec la vie?»

En ce début d’année, tu viens de dévoiler un tout nouveau recueil, Tout est caché, aux Éditions du Noroît. Tout au long de tes poèmes, les lecteurs sont plongés dans les rues de Delhi en Inde, où rythme haletant et air asphyxiant ne manquent pas de créer un certain sentiment d’urgence. D’où t’est venue l’inspiration pour ces textes, et quel.s message.s souhaites-tu faire passer?

«Avant de partir pour l’Inde, j’avais l’intention d’écrire une sorte de journal poétique à la manière de Richard Brautigan avec son Journal japonais. J’ai noté quelques trucs. Les chiottes sans porte devant le métro. L’air irrespirable. Un singe qu’on faisait danser. Puis, cette vie m’a happée.»

«Mais j’étais toujours moi-même, avec mes problèmes philosophiques et existentiels, mes idées sur la mort, et cela m’est apparu comme des préoccupations bien bourgeoises. Il y avait aussi que j’étais en deuil de mon père à cette époque. C’était étrange, tous les hommes, ou presque, là-bas, étaient maigres et portaient la moustache, avaient le teint hâlé et souriaient avec leurs dents à moitié détruites, comme mon père.»

«J’avais l’impression de voir mon père partout et qu’il s’était emparé de leurs visages. J’avais l’impression d’être entrée dans un royaume singulier où vivants et morts se côtoyaient. J’ignore si l’on passe par plusieurs royaumes dans une vie. Le sentiment d’urgence dont vous parlez vient peut-être du fait que chacun de ces mondes est provisoire. Qu’on voudrait le comprendre mais qu’on y est toujours un étranger.»

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Selon toi, qu’est-ce qui distingue fondamentalement Tout est caché de tes précédents recueils, tant du point de vue de l’écriture que des sujets qui y sont abordés?

«Comme tout auteur, j’essaie de me renouveler, de me mettre en danger. Ici, c’est la première fois que je suis le personnage de ma propre histoire. Avant, j’ai très peu utilisé le “je”, voire pas du tout, même dans mes carnets personnels.»

«Pour moi, la littérature est l’occasion de se tourner vers l’autre. J’ai toujours pensé que c’était un peu la facilité que de parler de soi. Pourtant, je ne crois pas que ça ait été plus facile d’écrire Tout est caché. Il me semble que la suite est même plus dure à supporter. On est toujours vulnérable à la sortie d’un livre, quand tout à coup la lune de miel avec le texte se termine. Mais là, je me sens comme si j’étais la mire d’un jeu de fléchettes. C’est un peu désagréable.»

«Mais je ne sais pas si on se renouvelle tant que ça. On se raconte un peu des histoires. J’ai souvent une insatisfaction par rapport au livre que je viens d’écrire, comme si je n’étais pas arrivée à dire ce que j’avais à dire. C’est un moteur, pas le seul j’espère, qui me pousse à en écrire un autre. Arriver enfin à dire la bonne affaire.» 

Pour un prochain livre, penses-tu plutôt te tourner vers l’écriture d’un roman ou d’un recueil de poésie? On est curieux de savoir quels sont tes projets, ainsi que les éventuelles inspirations qui te trottent dans la tête!

«J’ai plein de projets. Certains avancés, d’autres moins. Je suis, entre autres, en train de mettre la touche (pseudo) finale à un roman d’anticipation inspiré de la crise migratoire à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. L’iniquité sociale me révolte. Parfois, la vérité m’apparaît dans toute son évidence et me glace le sang: nous sommes la nouvelle aristocratie dominant des peuples entiers de serfs.»

Pour découvrir nos précédentes chroniques «Dans la peau de…», visitez le labibleurbaine.com/nos-series/dans-la-peau-de.

*Cet article a été produit en collaboration avec les Éditions du Noroît.

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