«Royan, la professeure de français» au TNM: un texte incisif de Marie NDiaye livré avec sincérité par la grande Nicole Garcia – Bible urbaine

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«Royan, la professeure de français» au TNM: un texte incisif de Marie NDiaye livré avec sincérité par la grande Nicole Garcia

«Royan, la professeure de français» au TNM: un texte incisif de Marie NDiaye livré avec sincérité par la grande Nicole Garcia

Lorsque des souvenirs enfouis adoptent la forme d’aveux de culpabilité

Publié le 14 juin 2023 par Éric Dumais

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Jusqu’au 17 juin, le TNM accueille à bras ouverts une production acclamée de Les Visiteurs du Soir, «Royan, la professeure de français», un spectacle de 75 minutes qui passe en un éclair et qui a vu le jour au Festival d’Avignon en 2021. La comédienne et réalisatrice française Nicole Garcia – qui foule pour la première fois une scène de théâtre montréalaise! – s’avère convaincante dans ce monologue où les mots souvent mordants et sans pitié de l’écrivaine Marie NDiaye, dont la pièce homonyme est publiée chez Gallimard, font parfois mal à entendre.

«Je le sais que vous êtes là. Avant même de distinguer vos deux silhouettes ramassées dans la pénombre. Vous êtes là à m’attendre. Certains que je rentrerai et que je ne pourrai, cette fois, vous échapper…»

C’est avec ce flot de mots lancés avec une résignation quasi forcée que Nicole Garcia, qui interprète ici le personnage de Gabrielle, professeure de français au lycée de Royan, s’adresse aux parents de Daniella qui, semble-t-il, l’attendent avec obstination et résignation sur le seuil de sa porte.

Mais la question qui nous brûle les lèvres, c’est: sont-ils réellement là à l’attendre?

Photo: Jean-Louis Fernandez

Comme spectateur∙trice, le doute plane tout au long du spectacle, puisque Nicole Garcia seule sur scène, erre dans un décor qui prend des allures de hall d’entrée où, tout à droite, on aperçoit un mini escalier conduisant à son appartement, juste à côté d’une multitude de boîtes aux lettres appartenant aux résidents de l’immeuble.

Car jamais on ne verra l’ombre de ces fameux parents qu’elle redoute tant, «ces anges furieux», comme elle se plaît à les appeler.

On finit par penser que la «présence imaginaire» de ces derniers toquant à sa porte symbolise cet instant crucial annonçant que l’heure est venue, qu’il est temps, pour Gabrielle, d’ouvrir la porte à ses souvenirs enfouis et de passer au confessionnal pour livrer ses aveux.

Si la sonorité de sa voix laisse transparaître, au début de la pièce en tout cas, une franche colère, voire une hargne envers ces parents qu’elle fuit depuis cette tragédie qui les unit involontairement, c’est que Gabrielle, en professeure ferme et toujours distinguée, n’a aucune envie d’être associée à un drame qui ne la concerne pas. «Que me voulez-vous», exprime-t-elle, avec écœurement.

Mais ça, c’est ce qu’elle a envie de croire, pense-t-on.

C’est que, voyez-vous, la jeune Daniella est morte après s’être défenestrée du 3e étage de l’établissement où Gabrielle lui enseignait. En pleine classe.

Qu’est-ce qui l’a poussée à commettre cet acte d’une infinie tristesse, alors qu’elle était une femme si vive d’esprit, si pleine d’entrain? Voilà une question qui nous revient souvent en tête et dont la clé se cache au cœur des révélations qui nous sont livrées au compte-goutte…

Photo: Jean-Louis Fernandez

«Bénie sois-tu, Daniella», exprime désespérément, comme une prière au petit Jésus, une Gabrielle qui, de fil en aiguille, et d’aveu en aveu, révèle non seulement des souvenirs de son enfance avec une mère ivrogne et irresponsable, mais aussi de sa vie à Oran – où Nicole Garcia est réellement née! –, comme mère à son tour d’une fille devenue femme et dont elle n’a plus aucune nouvelle. Et surtout, à travers ce monologue qui hypnotise toute notre attention, on en vient à découvrir les motifs qui ont poussé son élève Daniella à s’enlever la vie.

«Je ne suis pas coupable!» Ça, c’est ce que Gabrielle veut nous faire croire, et se faire croire aussi, mais est-ce bien la vérité, ou est-ce un déni qui l’apaise dans ses tourments, pourtant bien réels?

Nicole Garcia, proche admiratrice de l’écrivaine Marie NDiaye, s’est rapprochée de cette dernière aux côtés de son fils Frédéric Bélier Garcia afin de faire vivre sur scène un texte où elle lui donnait carrément carte blanche. De cette rencontre est né Royan, professeure de français, un récit d’une profondeur inouïe qui se savoure autant entre nos mains que sur une scène de théâtre.

C’est ce texte que l’actrice de 77 ans nous a livré hier avec toute la sincérité qu’on lui connaît. Seule ombre au tableau: malgré la présence discrète d’un micro visant à amplifier sa voix grave et un brin rauque, le public a parfois eu du mal à distinguer chaque mot qu’elle prononçait pourtant avec une excellente diction, peut-être dû au fait qu’elle était nerveuse de fouler les planches, un soir de première.

C’est peut-être aussi ce qui explique qu’elle ait aussi buté sur certains mots, ce qui n’aidait pas à favoriser l’attention déjà affaiblie du spectateur∙trice.

En somme, la grande Nicole Garcia, dans ce rôle d’une femme en apparence forte mais cruellement fragilisée par les bas de la vie, réussit, à part certains accrocs çà et là, à livrer une prestation à glacer les sangs.

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