La pièce «L’Homme atlantique (et La Maladie de la mort)», une mise en scène de Christian Lapointe, à l’Usine C – Bible urbaine

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La pièce «L’Homme atlantique (et La Maladie de la mort)», une mise en scène de Christian Lapointe, à l’Usine C

La pièce «L’Homme atlantique (et La Maladie de la mort)», une mise en scène de Christian Lapointe, à l’Usine C

Se perdre dans la mer

Publié le 13 février 2014 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : Yan Turcotte

La difficulté d’adapter l’œuvre de l’auteure Marguerite Duras au théâtre a dû être aussi grande pour Christian Lapointe que la mer qui berce les oreilles des spectateurs dès les premières minutes de la performance et qui sera récurrente autant dans les thèmes qu'au niveau de la trame sonore de la pièce. Mais il est presque aussi facile de se perdre dans la mer que dans cet exercice de style autant audio que visuel et auquel se sont prêtés les comédiens Jean Alibert, Anne-Marie Cadieux et Marie-Thérèse Fortin. Jusqu’au 15 février sur la scène de l’Usine C, L’Homme atlantique (et La Maladie de la mort) est un spectacle pour un public averti.

On le comprendra au fur et à mesure du spectacle, Marie-Thérèse Fortin incarne une réalisatrice qui indique à son comédien principal (Alibert) les actions et les questions qu’il doit poser, et même les répliques qu’il doit énoncer. Sur scène aux côtés d’une actrice (Cadieux) incarnant une femme qui accepte de se faire payer par le personnage masculin pour passer plusieurs nuits avec lui à essayer de trouver l’amour, l’acteur joué par Alibert est l’interlocuteur principal de la réalisatrice.

Cet échange, réglé au quart de tour, rythmé et fluide, impressionne dès le départ. «Il dit… Elle répond… Il demande…», Fortin a souvent de courtes répliques, mais elles permettent de ponctuer et de donner du rythme au récit. La réalisatrice et les deux comédiens se renvoient donc la balle avec agilité, se fournissant des indications scéniques qu’ils disent sans jamais les jouer. Pourtant, et heureusement, la force des mots des deux courts textes de Duras fait en sorte que le spectateur est en mesure de s’imaginer parfaitement le film qui est décrit, le cours des événements, et même la mer, à l’arrière, malgré que rien ne soit à proprement dit joué.

Mise en abyme intéressante, la mise en scène de L’Homme atlantique (et La Maladie de la mort) offre une belle utilisation du visuel. Puisqu’un film est techniquement tourné, une caméra et un micro sont également partie intégrante du spectacle, filmant en temps réel. Les comédiens réécouteront donc par la suite leur film afin de se doubler eux-mêmes. Un moment quelque peu troublant au cours duquel les images sont projetées sur les grands panneaux formant les murs du décor, ajoutant à l’arrière des comédiens sur film la captation vidéo de l’arrivée des spectateurs dans la salle, au tout début de la soirée. Avec Alibert et Cadieux la cigarette à la main, les verres fumés devant les yeux, on nous fait presque tomber dans le loufoque à ce moment de la pièce.

Si le mariage des mots et des images est captivant, il est aussi audacieux, puisqu’il a le défaut de ses qualités. Il faut être très allumé pour ne pas se laisser distraire par les vidéos qui l’emportent parfois sur le texte qui continue d’être récité par les comédiens. C’est dommage, car la complexité des mots de l’auteure n’arrive pas à être appréciée à sa juste valeur, trop occupée qu’est notre attention à regarder le visuel. On se demande presque s’il était plus important pour Lapointe de mettre l’emphase sur l’oeuvre de Duras ou sur le côté visuel du spectacle.

Surtout que les yeux ont de quoi être distraits par l’habile scénographie de Jean-François Labbé. Les grands pans de mur sur lesquels le film est projeté se refermant ingénieusement en cube pour créer une chambre à coucher et retirer au spectateur son privilège de voyeur, font en sorte que ce qui s’y passe ne sera révélé à l’audience qu’une fois le film terminé.

Debout tous les deux, Cadieux immobile, haute perchée sur ses talons, ou encore assis pour doubler leur performance captée par la caméra, les deux comédiens ont peu de déplacements et offrent une performance plutôt statique qui ne capte pas l’oeil, contrastant avec le visuel offert par la suite. Marie-Thérèse Fortin, pour sa part, a bien beau se promener avec son micro, à l’extérieur de la scène filmée, jusqu’à partir de la pièce et continuer à faire des voix hors-champ, elle a une voix chaleureuse et assurée, mais qui ne suffit pas toujours à conserver l’attention en raison de l’inaction et des propos plus racontés que joués, qu’interprétés.

Heureusement, Jean Alibert offrira à la toute fin une performance digne du traditionnel théâtre – la seule de la pièce –, offrant à trois reprises le même monologue avec une intonation différente pour chacune, passant de l’imposant et grandiose à la retenue. Ce simple changement de ton permet de modifier complètement la réception et la compréhension du texte, en plus de démontrer l’étendue du talent d’interprète du comédien français.

L’Homme atlantique (et La Maladie de la mort) représente donc un bel exercice de style pour les comédiens, qui ont dû avoir du plaisir à se relancer constamment ainsi, jouant avec les images, avec la force des mots et à raconter plutôt qu’à véritablement jouer. Mais ça n’est définitivement pas tous les publics qui apprécieront cette performance où se mêlent roman, théâtre et cinéma. Dans ces trois médias, tout est possible pour leur créateur, mais le fait de les faire s’entremêler peut effectivement être un exercice laborieux pour certains spectateurs.

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