«Consentement» de Nina Raine au Théâtre Jean-Duceppe – Bible urbaine

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«Consentement» de Nina Raine au Théâtre Jean-Duceppe

«Consentement» de Nina Raine au Théâtre Jean-Duceppe

La justice est-elle coupable?

Publié le 21 décembre 2018 par Edith Malo

Crédit photo : Caroline Laberge

Quand le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) retient une seule plainte d'agressions sexuelles sur quatorze dans l'affaire Rozon, la société est-elle en droit de contester le système de justice? Ne pas remettre en question la présomption d'innocence chez l'accusé, mais fouiller le passé trouble d'une victime pour réfuter son témoignage et miner sa crédibilité, est-ce équitable? Qu'entendons-nous par «justice»? La pièce Consentement, présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu'au 2 février 2019, s'attarde brillamment sur la distinction entre la loi et la justice.

Lors d’une soirée bien arrosée, deux couples d’avocats s’entretiennent de leurs dossiers respectifs. La conversation bifurque vers une histoire de viol plaidée par l’avocat de la défense Edward.

À la lecture du synopsis, on se serait attendu à un huis clos dont l’argumentaire juridique dégénère et occasionne des conflits, mais le texte de Nina Raine est plus dense. L’autrice suscite moult débats et questionnements autour de multiples sujets: le consentement,  les agressions sexuelles, l’empathie, le couple, l’infidélité et le pardon.

On se déplace ainsi du salon de Kitty et Edward, deux jeunes parents en apparence heureux, à la salle d’audience du tribunal, où Gayle, victime de viol, assiste, impuissante, à son contre-interrogatoire. La victime est le témoin de son propre drame. Son témoignage doit être persuasif devant les questions insidieuses de la défense, comme si elle devait se justifier d’être la victime dans l’agression.

Marie Bernier incarne avec ardeur une femme blessée mais déterminée, voire acharnée, à raconter sa version des faits. Et comme dans les cas classiques, elle se voit confrontée à des raccourcis d’interprétation du genre son taux d’alcoolémie, visant ainsi à détruire sa crédibilité.

Pourtant, bien qu’on sous-entende la notion de consentement durant le procès, ce n’est pas dans cette scène qu’il sera explicitement énoncé. Il faudra s’immiscer dans la sphère conjugale pour entendre prononcer ce terme galvaudé et incompris comme une gifle en pleine gueule. Comme si on venait de placarder en caractère géant le titre de la pièce… enfin. Mais une fois de plus,  la loi impersonnelle confronte la subjectivité de la victime. La rhétorique juridique confronte l’humain et ses émotions. Le système de justice répond à la logique implacable du droit, à des tactiques irrévérencieuses.

«Malheureusement pour vous, il y a la présomption d’innocence, parce que c’est mieux de voir un coupable en liberté qu’un innocent en prison. […] La loi ne sert pas à satisfaire votre indignation. Je ne m’excuserai pas de vous avoir contre interrogé en cour».– Edward, avocat de la défense à Gayle, victime de viol.

Frédéric Blanchette met en scène une pièce de 1 h 55 minutes bien rythmée où chaque transition entre les scènes s’active avec les déplacements du mobilier, les changements de lieux et de saisons. Les victimes du mouvement #metoo (#moiaussi au Québec), l’affaire Rozon et Brett Kavanaugh sont soulignées dans un moment scénique percutant visuellement et symboliquement.

Le metteur en scène a su s’entourer d’acteurs tous aussi éloquents dans leurs rôles. Le duo Bossé et Savard nous entraîne vers des avenues insoupçonnées. David Savard, dans le rôle de l’avocat de la défense sans scrupule, dont le sens moral s’est dissipé à force de défendre des agresseurs, est à jeter par terre. C’est définitivement son année pour les rôles obscurs. Pensons notamment à son rôle du père dans la série Ruptures.

Nina Raine dresse des personnages nuancés avec une zone trouble. Agresseur ou agressé, salle d’audience ou intimité du foyer, la vérité et le verdict de culpabilité sont difficilement saisissables, tout dépend de quel côté on se positionne, si notre expérience personnelle teinte notre plaidoirie.  Ponctuée de répliques tranchantes, d’un argumentaire redoutable et stratégique, cette pièce, traduite par Fanny Britt, est non seulement à voir, mais à lire et à relire également.

Bien que le spectateur puisse se sentir irrité, fâché ou désabusé devant l’enjeu principal de cette pièce qui laisse une impression d’une justice corrompue, on n’en ressort pas morose pour autant. Au contraire, cette pièce est un outil de compréhension, un outil de réflexion illimité. C’est un modèle pour penser autrement le système de justice dans les cas particuliers d’agressions sexuelles.

Bref, c’est une pièce que la ministre de la Justice Sonia LeBel devrait inscrire à son agenda durant les vacances des fêtes.

«Consentement» au Théâtre Jean-Duceppe en 15 photos

Par Caroline Laberge

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