«Les albums sacrés»: les 40 ans de Damaged de Black Flag | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: les 40 ans de Damaged de Black Flag

«Les albums sacrés»: les 40 ans de Damaged de Black Flag

Pionniers et bien déterminés

Publié le 25 mars 2021 par Isabelle Lareau

Crédit photo : Tous droits réservés @ SST

Si Black Flag existe, c'est grâce à Greg Ginn, le cerveau derrière le groupe. Ce guitariste, qui possède sa propre entreprise d’électronique nommée Solid State Tuners (un atout d'ailleurs, comme nous allons le constater plus tard), avec l'aide du chanteur Keith Morris, a souhaité fonder un groupe dont les influences seraient The Stooges, les Ramones et les Sex Pistols.

C’est ainsi que Panic voit le jour en 1976 en Californie. Ils recrutent le bassiste Gary Arthur McDaniel (qui utilise le nom d’artiste Chuck Dukowski), qui sera également le gérant du groupe, ainsi que le batteur Bryan Migdol.

Mais puisqu’il y avait déjà une formation qui s’appelait Panic, le groupe a finalement opté pour le nom Black Flag.

Des débuts difficiles

Le band voulait enregistrer un mini-album. Les maisons de disques n’étaient pas enclines à travailler avec eux, ou encore n’avaient pas les moyens de les soutenir malgré leur intérêt. Greg Ginn a utilisé les profits de sa compagnie pour créer, avec Chuck Dukowski, SST (inspiré du nom Solid State Tuners), une étiquette indépendante qui, par ailleurs, deviendra très importante dans le paysage punk.

C’est Ginn qui a assumé les coûts du pressage des vinyles. Il n’y a pas à dire, les musiciens ont incontestablement une approche DIY! Le quatuor a été finalement en mesure de lancer un premier maxi, Nervous Breakdown (1979) et quelques mini albums.

Par la suite, Black Flag a connu plusieurs changements de personnel. En fait, les frictions étaient récurrentes; les membres reprochaient à Ginn les nombreuses pratiques interminables qu’il exigeait. Morris quitte la formation et crée Circle Jerks.

Après quelques faux départs, Dez Cadena est devenu le chanteur, et Robo, le nouveau batteur. Le groupe a effectué de nombreuses tournées pendant son existence. D’ailleurs, c’est pendant un spectacle que la formation a eu un tête-à-tête avec un certain Henry Garfield, en 1981. Ce dernier était un très grand fan du quatuor. Il était également le chanteur de S.O.A. (State of Alert), un band punk de Washington. Black Flag a invité l’homme de 20 ans à grimper sur scène et à chanter avec eux. Ils ont été instantanément ébahis par son énergie.

Puisque Dez souhaitait faire la transition du chant vers la guitare, Henry a été invité à passer une audition dès le lendemain. On lui a alors offert de devenir le chanteur sur-le-champ, ce qu’il a accepté. Il a par la suite déménagé en Californie et a adopté le nom Rollins, un surnom de son enfance. Le quatuor est devenu ainsi un quintette.

Bien que le groupe gagnait en notoriété, il n’était pas très lucratif. Les membres survivaient tant bien que mal, allant même jusqu’à subtiliser les assiettes non terminées des clients du restaurant à proximité de l’endroit où ils vivaient, une ancienne église convertie en espaces locatifs. Et comme si ce n’était pas suffisant, ils étaient continuellement harcelés par la police.

Une évolution en douceur

Mais c’est aussi pendant cette période que la formation a entamé une métamorphose subtile mais perceptible. En fait, je crois que l’ajout d’une guitare, le style rythmique du batteur Robo et la voix de Rollins sont des éléments qui ont fait évoluer le son de Black Flag. Ginn a profité de ce renouveau pour se permettre d’explorer davantage, puisant avec pudeur dans le jazz. Mais… Il ne faut pas se méprendre; leur son demeure brut, résolument punk, mais aussi très hardcore.

Le quintette était déterminé à lancer un premier opus. Les musiciens enregistraient la nuit afin d’économiser les frais de studio. Malheureusement, l’étiquette qui devait distribuer l’album était embourbée dans un gouffre financier et n’a pas pu s’acquitter de cette tâche. Encore une fois, c’est SST qui a pris la relève (la discographie entière de Black Flag paraîtra sur SST). Enfin, Damaged se retrouvent dans les bacs en 1981.

Fait intéressant; toutes les chansons de cet album avaient déjà été écrites, à l’exception de «Damaged I». Elles avaient été chantées par l’un des trois chanteurs précédant l’arrivée de Rollins. Les admirateurs du groupe les connaissaient bien. Le défi était donc de taille pour Henry, qui devait se les approprier.

C’est à ce stade-ci de notre exploration, chers lecteurs, que la controverse fait acte de présence: soit que vous estimez que Keith Morris a été le meilleur chanteur de Black Flag (et jugez ceux qui ne pensent pas comme vous), ou, comme moi, vous croyez que Henry Rollins était la vraie voix de Black Flag.

Ceci étant dit, il est indéniable que Rollins a vraiment su faire sien le répertoire de Black Flag. Il chantait avec rage et haine, envers lui-même et envers la société, et ce, avec authenticité. De plus, son timbre est moins nasillard et beaucoup plus puissant que celui des autres chanteurs de Black Flag. Il est également celui qui est resté le plus longtemps au sein groupe, soit jusqu’à sa dissolution en 1986.

Le style Black Flag

Bien que Ginn était le principal parolier, Henry a contribué aux textes. Rapidement, ils ont délaissé quelque peu les thématiques de rébellion et d’anarchie pour embrasser davantage le côté plus émotionnel. En effet, le groupe a abordé des thèmes plus sensibles comme la maladie mentale, un sujet très important pour Rollins, qui a vécu une enfance ponctuée de difficultés et qui a souffert de dépression.

Toutefois, même si le nouveau chanteur a démontré une présence incroyable et était au même diapason que le groupe, j’ai l’impression que l’aspect humour/satire de certaines de leurs chansons ne l’enchantait pas. La façon dont il chante sur les titres «Six Pack» et «TV Party» laisse sous-entendre un certain agacement.

À vrai dire, je trouve que «TV Party» est une chanson qui détonne avec le style de Black Flag, un peu comme s’ils voulaient faire une blague. Peut-être est-ce un commentaire social à propos de l’apathie? Personnellement, bien que j’adore ce disque, ce morceau est probablement celui que j’aime le moins, car je ne le trouve pas assez agressif.

«Depression» et «Room 13» abordent de plein fouet le mal de vivre et les sentiments conflictuels, ce qui était rare à l’époque, surtout dans le monde du punk et du hardcore, où il était plus habituel de parler de colère, d’injustices et de révolution.

Malgré les sentiments de désespoir exprimés, on ressent leur combativité. Il y a une rage de vivre et un esprit combatif bien présents. Les paroles de «What I See» en sont un excellent exemple.

Bizarrement, la dernière pièce du disque est «Damaged I», alors que celle-ci aurait été l’introduction parfaite pour ce premier album studio, puisqu’elle souligne explicitement l’arrivée de Rollins: «My name is Henry / And you’re here with me now».

La pérennité de Damaged

Cet opus n’a pas eu la reconnaissance qu’il méritait lors de sa sortie, les critiques ont en effet mis du temps à comprendre à quel point il était innovateur. Par contre, la scène underground avait, quant à elle, saisi l’importance de ce groupe précurseur. Aujourd’hui, Damaged est considéré, à juste titre, comme une pierre angulaire du punk. D’ailleurs, on attribue à Black Flag la paternité du genre hardcore punk.

Pour ma part, au lieu de dire que cet opus a bien vieilli, je dirais plutôt qu’il n’a pas pris une ride. Cette offrande est tout aussi percutante aujourd’hui qu’elle l’était au moment de sa parution. L’intensité des émotions, que ce soit la colère, le doute ou l’isolement, est toujours aussi pure. La brutalité du son, sa force, l’effet saturé et le rythme sont toujours aussi décapants. En le réécoutant, il est facile d’oublier que cet album a 40 ans.

Mon seul regret en tant que mélomane? De ne pas avoir connu Black Flag alors que j’étais adolescente, car je suis persuadée que Damaged m’aurait superbement bien accompagnée pendant ces années qui sont parfois rock n’ roll.

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» en avril 2021.  Consultez toutes nos chroniques précédentes au labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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