«Les albums sacrés»: les 30 ans de «Nevermind» de Nirvana – Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: les 30 ans de «Nevermind» de Nirvana

«Les albums sacrés»: les 30 ans de «Nevermind» de Nirvana

Un tremblement de terre qui retentit encore de nos jours

Publié le 13 mai 2021 par Isabelle Lareau

Crédit photo : David Greffen Company

Je vous propose ce mois-ci un retour en arrière plutôt nostalgique et aussi mélancolique, pour les gens de la génération X, puisque l’on ne peut dissocier Nirvana du suicide de son leader, Kurt Cobain. Cependant, malgré cette tragédie, il ne faut pas oublier que la formation américaine de grunge nous a légué un legs musical incroyable et inégalé.

Je l’avoue, j’ai hésité entre deux options, soit celle de vous présenter une chronique plus émotionnelle, ou bien de creuser un peu plus afin d’en apprendre davantage sur ce disque mythique dans le but avoué de vous aider à mieux comprendre le contexte dans lequel il a été créé.

J’ai finalement opté pour la version geek qui, je crois, est plus méconnue du grand public.

Les débuts

Kurt Cobain et Krist Novoselic se sont rencontrés alors qu’ils étaient au secondaire. Kurt a tenté de convaincre Krist de fonder un groupe. Comme argument, il lui a donné une copie des démos de son projet musical, nommé Fecal Matters. Krist, plus ou moins emballé par cette idée, a mis la cassette de côté. Ce n’est que plusieurs mois plus tard qu’il a écouté la fameuse maquette et a décidé d’embarquer. La formation a vu le jour en 1987 à Aberdeen (Washington).

Puis, ils ont recruté un batteur, puis un autre… En fait, trouver le bon batteur a été tout un défi. Insatisfait, soit en raison du talent ou encore du peu d’engagements de la part de chacun, Kurt a montré la porte à quatre batteurs. Malgré tout, le band est parvenu à lancer un premier opus, Bleach, en 1989, sous l’étiquette Sub Pop.

Celui-ci a connu un succès inattendu pour un groupe alternatif, se vendant à 40 000 exemplaires.

Entre-temps, un certain Butch Vig aide la formation à enregistrer de nouvelles pièces, dont les premières versions de «Lithium», «In Bloom» et «Polly».

Finalement, Dave Grohl, du groupe hardcore Scream, entend entre les branches que Nirvana est à la recherche d’un batteur. Il se sentait capable d’être à la hauteur, mais il craignait que la chimie n’opère pas entre eux.

Finalement, ce fut un coup de foudre musical et il a été accueilli au sein de la formation.

Grohl affirme avoir appris la batterie en tentant d’émuler Neil Peart (Rush) et John Bonham (Led Zeppelin). Novoselic, quant à lui, soutient avoir appris la basse en regardant Paul McCartney jouer (Beatles). Il n’y a pas à dire, en ce qui a trait au rythme, ils se complétaient à merveille et complimentaient le jeu de guitare de Kurt.

Pour sa part, Cobain a toujours eu des influences assez éclectiques: les Beatles, Sex Pistols, Led Zeppelin, Black Sabbath, Aerosmith, Bay City Rollers, The Knack, KISS, Pixies, R.E.M., Killing Joke… Cela peut sembler étrange, mais ça explique son sens de la mélodie, qui était un impératif lorsqu’il composait.

Avant de retourner en studio pour créer sa deuxième offrande, le trio a magasiné, littéralement, une nouvelle maison de disques! Kurt était en colère contre Sub Pop, qu’il accusait de ne pas promouvoir Bleach. C’est sous les conseils avisés de Kim Gordon (Sonic Youth) qu’ils ont opté pour David Greffen Company. Ayant aimé leur collaboration avec Butch Vig, le groupe l’a sollicité à nouveau.

Billy Corgan savait…

En studio, les membres avaient beaucoup de plaisir à être ensemble. Le réalisateur était franchement impressionné de constater que les musiciens étaient très sérieux et qu’ils avaient pratiqué de huit à dix heures tous les jours pendant trois mois (dans certaines entrevues, il dit six mois, dans d’autres, trois…) Et en effet, ils jouaient de façon très tight.

Leur prochain disque a été enregistré en direct. Vig visait la simplicité et, puisque les gars étaient tellement bons, l’édition fut minimale. Ainsi, Nevermind a été réalisé en 16 jours. Tout s’est bien passé, sauf pour «Lithium», pour laquelle Butch cherchait à réduire la cadence. Petite anecdote: le morceau «Endless, Nameless» a été créé lors d’un jam spontané afin de diffuser la frustration de Cobain, en réaction aux difficultés qu’il avait avec cette pièce. La plus laborieuse a été la superbe «Something in the way», qui a été enregistrée en quatre jours.

Autre fait cocasse: Vig a été tellement ému lorsqu’il a entendu «Smells Like Teen Spirit» qu’il en est resté sans mot. Pourtant, le groupe ne trouvait pas que cette chanson se démarquait tant des autres pièces, croyant qu’«In Bloom» deviendrait le grand succès de l’album.

Le réalisateur, une fois l’enregistrement terminé, a fait jouer la cassette à des amis musiciens réunis chez lui pour un barbecue. Tous ont écouté l’opus en silence, à deux reprises. Billy Corgan, qui était présent, a affirmé: «C’est incroyable, ça va changer la musique».

Six semaines après la parution de Nevermind (10 septembre 1991), l’offrande devient un succès planétaire. 30 millions de copies s’écoulent rapidement.

L’homme derrière le mythe

Après quelques lectures, j’ai découvert des aspects de la personnalité de Kurt Cobain que je ne connaissais pas. Il semble qu’il était un maniaque du contrôle, ainsi qu’un être perfectionniste et ambitieux. Courtney Love a dit que Kurt était aussi ambitieux qu’elle, mais il le cachait. Le gérant de Nirvana, à qui il se confiait, en a déduit que s’il s’est fait discret, c’est parce qu’il est issu de la scène underground et qu’il ne voulait pas passer pour un vendu.

C’était un artiste fortement engagé dans sa musique, mais aussi dans l’aspect visuel du groupe. En fait, il avait une vision claire de ce qu’il voulait projeter. Cobain travaillait toujours avec détermination et discipline; il désirait le succès. Il voulait pouvoir vivre de sa musique, à l’image des Pixies.

Des mots et des mélodies

Kurt Cobain, le parolier de la formation, a souvent affirmé que c’est la mélodie qui compte, que les mots étaient secondaires et qu’ils étaient souvent écrits à la dernière minute. Les deux seules précisions qu’il a apportées sont les suivantes: certaines chansons sont inspirées d’événements de sa vie, et il aime juxtaposer deux idées contraires.

J’ai personnellement tenté de déchiffrer ses paroles et je ne pense pas y être arrivée à 100%… Mon hypothèse est que le chanteur y accordait beaucoup plus d’importance qu’il le prétendait, puisant régulièrement dans ses journaux personnels.

Moi je trouve qu’il y a une profondeur très humaine à travers ses paroles.

La célébrissime «Smells Like Teen Spirit» mélange différentes idées. Mon hypothèse est qu’il a admis se sentir inadéquat dans un contexte social («Here we are now, entertain us / I feel stupid and contagious») et qu’il a été déçu de ne pas être le meilleur musicien («I’m worse at what I do best / And for this gift I feel blessed»).

Le bassiste Krist Novoselic a pour sa part affirmé que les paroles étaient l’occasion pour Kurt d’exprimer son dégoût face à la mentalité de masse qui adopte le courant dominant, c’est-à-dire le conformisme.

Toutefois, on perçoit qu’il a vécu une grande peine d’amour («She’s over-bored and self-assured»), il s’agit d’une référence à son ex-copine, la militante féministe et batteuse de Bikini Kill, Tobi Vail. Par ailleurs, «Drain You», ainsi que «Lounge Act», font aussi écho à cette rupture de manière plus transparente. Cette relation, bien que brève, a été très importante pour Kurt.

Je crois que «Stay Away» a permis à Cobain d’exposer sa répulsion face à une société machiste qui est axée sur l’apparence et dans laquelle il ne se reconnaissait pas. Il préférait vivre en marge. C’est une chanson particulièrement colérique. Pour sa part, «Polly» est une pièce troublante inspirée d’un fait vécu. Avec un ton morne, le chanteur et guitariste raconte l’histoire d’un viol brutal, mais de la perspective de l’agresseur. C’est à donner des frissons dans le dos.

«Lithium» est à mes yeux un aveu d’impuissance face à la dépression qui le terrassait depuis le début de son adolescence, comme si ses efforts pour faire preuve de résilience étaient contrecarrés par sa tristesse. Honnêtement, cette chanson me brise le cœur chaque fois que je l’entends.

Une fin bouleversante

Nirvana est indéniablement le reflet de son époque. Les années 90 étaient plutôt déprimantes: une récession, des jeunes qui ne pouvaient pas se trouver un emploi, puisque les baby-boomers monopolisaient le marché du travail, le sida faisait des ravages… Le strass et les excès des années 80 avaient perdu tout leur charme. Définitivement le contexte parfait pour donner libre cours à une révolution culturelle! Kurt Cobain est devenu la voix de cette génération, dite sans futur.

Comme nous le savons tous, le suicide du chanteur a signé la fin du groupe.

Lorsque l’on parlait de Cobain peu après sa mort, on disait qu’il était une météorite, que son effet sur cette terre fut intense et de courte durée. Je ne suis pas d’accord avec cette analogie, car c’est mettre de côté l’héritage qu’il a laissé et qui perdure toujours de nos jours.

Je dirais plutôt qu’il a été un puissant tremblement de terre, qu’il a détruit l’ordre établi dans l’industrie de la musique, et même dans la société. Il a permis de bâtir un nouveau monde, plus cru et plus vrai. celui-là

À mon sens, il y a un avant et un après Nirvana. À eux seuls, ils ont redéfini le rock ’n’ roll. Donc, dire qu’ils sont un groupe culte est un euphémisme.

En plus du génie de cet artiste, c’est tout l’aspect émotionnel qui vient nous chercher, encore aujourd’hui. On se reconnaît dans sa tristesse, sa frustration, son apathie et sa sensibilité. Pour les âmes esseulées qui souffraient en silence, il était un ami, quelqu’un qui nous comprenait. Il était un homme brisé, mais il avait le courage d’être authentique. Ce qui, ironiquement, a donné espoir à bien des gens.

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» en juin 2021.  Consultez toutes nos chroniques précédentes au labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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